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21 septembre 2011 3 21 /09 /septembre /2011 17:44


 

 Socrate-2.gif

 

 

Le premier philosophe meurt à 71 ans, condamné à mort par sa Cité.

Socrate est né en -469 à Athènes, c’est  le fils d’un tailleur de pierre et d’une sage femme. Lorsqu’il meurt, au tout début du 4ème siècle avant Jésus Christ, en 399, c’est un père de famille qui laisse une femme et des enfants dont ses amis prendront soin. Car Socrate a des amis, et même des disciples, c’est-à-dire des compagnons qui pratiquent avec lui le questionnement philosophique. Il aurait pu fonder une école, voire une sorte de secte religieuse, mais il s’est contenté de pratiquer l’examen des âmes, en espérant que de cet examen sortirait progressivement un discours cohérent capable de nous aider à mieux vivre. En effet, la question philosophique fondamentale concerne la vie et la recherche de ce que serait la vie la meilleure. Question radicale, inscrite au cœur de ce qui fait l’humanité. L’homme est l’être qui s’interroge sur son être. Il ne peut se contenter de vivre en s’appuyant sur des instincts, comme les autres animaux. Il peut prendre du recul sur sa vie, revenir à sa propre conscience de soi et s’interroger sur le sens de sa présence au monde.

 

 Le terme de « sens » a au moins trois sens. Il y a le sens qui est une signification, c’est-à-dire un concept que l’on peut comprendre en le reliant à d’autres concepts. Il y a le sens comme direction. Et il y a le sens comme capacité de sentir, d’éprouver. Arrêtons-nous sur les deux premières significations du sens en examinant comment on peut les appliquer à la vie.

 

S’interroger sur le sens de la vie, cela peut signifier : quelle est la signification de la vie ? Est-ce que la vie peut se relier à un concept ou à un ensemble de concepts qui constituent son sens ? Mais quel genre de concepts peut donner du sens à la vie ? Il arrivera que Socrate propose sa réponse à cette question en invoquant le concept de justice. Pour lui, l’important n’est pas que la vie soit longue ou courte, remplie de plaisirs ou pas, l’important est que cette vie soit juste. « Personne n’a peur de la mort, si on la prend pour ce qu’elle est, ou alors il faut être incapable de faire le moindre raisonnement et ne pas être vraiment un homme, non, ce qui fait peur, c’est l’idée de n’avoir pas été juste. » (Platon, dialogue « Gorgias »)

 

En un second sens, la vie a un sens si elle permet d’aller quelque part, vers une destination. Ce « quelque part » n’est pas un lieu géographique mais un lieu de l’âme. Or ce lieu est mystérieux. Certains doutent même qu’il y ait un tel lieu. La vie n’a pas de sens, disent-ils. Elle se terminera par la mort qui est la fin de toute vie personnelle. Socrate pense pouvoir affirmer que l’âme survit au corps. Mais même si tel n’était pas le cas, on tend dans notre vie vers certains buts. Ces buts sont des directions qui donnent du sens à notre vie, et on peut les penser par des concepts.

Paysage-grec.jpg

Comment fixe-t-on les buts de la vie ? En général ces buts convergent vers une notion qui ne paraît claire que parce qu’elle n’a pas été vraiment examinée : c’est l’idée du bonheur. Certains chercheront le bonheur dans la réussite matérielle, d’autres dans l’épanouissement affectif, d’autres encore iront vers les plaisirs variés qu’ils peuvent espérer se procurer, certains feront de l’honneur le vrai bonheur. Ce qui est surprenant, c’est que peu d’hommes réfléchissent vraiment à ces buts. La plupart suivent ce qui se fait, comme si cela allait de soi. Les buts sont censés être évidents. A notre époque, mais c’était déjà le cas, dans une large mesure, à celle de Socrate, les hommes cherchent à la fois à se distinguer en revendiquant des buts propres et à se valoriser en obtenant ce que tout le monde est censé vouloir.

Ce qui domine dans l’esprit des hommes qui ne sont plus sous l’influence de buts transcendants (religieux), c’est le relativisme. Le relativisme est d’abord une attitude, ce n’est qu’ensuite qu’il devient une doctrine. C’est l’attitude de celui qui constate que les buts des hommes sont divers et qu’il y aucune raison pour qu’un but soit meilleur qu’un autre. Il n’y aurait donc pas de vie meilleure. Ce que cherche la philosophie, la vie meilleure, serait un leurre. Chacun va vers ce qui lui semble le meilleur, en fonction de ses goûts, de ses préférences, de son tempérament, de sa vision des choses, de ses capacités. Tout ce que l’on peut dire qui ait une valeur générale, et c’est le principe que retiendra la démocratie, c’est qu’il est mieux que chacun décide de sa propre manière de vivre plutôt que de se la voir imposer par d’autres. Mais puisqu’il faut tout de même que les désirs des individus ne détruisent pas la vie en société, on convient qu’il faut instaurer des règles, et on préfère que ces règles soient décidées en commun et soient le moins contraignantes possible. Les règles et les buts collectifs peuvent changer selon les moments. C’est l’intérêt de la démocratie, de ce point de vue, de permettre un ajustement régulier du cadre juridique. Non pas que le peuple y ait vraiment le pouvoir. Mais ceux qui veulent le détenir doivent compter avec l’accord du peuple. Ils doivent obtenir un vote majoritaire, ou du moins un certain assentiment.[1] pericles3.jpgCe consensus peut être obtenu par l’influence que l’on exerce sur le peuple, ou émerger « librement » du débat public, peu importe au fond. De manière générale, on admettra qu’il vaut mieux ne pas faire aux autres ce qu’on ne voudrait pas qu’ils nous fassent. Encore que les « autres » puissent se limiter à ceux avec qui on forme une « société ». Mais on ne s’interrogera pas sur les conséquences à plus ou moins long terme de nos actes. Seuls les actes ouvertement nuisibles doivent être punis.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 Protagoras.jpgLe relativisme est défendu, à l’époque de Socrate, par ceux que l’on appelle les Sophistes. Un des Sophistes les plus célèbres était Protagoras. On lui attribue la phrase suivante : « L’homme est la mesure de toutes choses, de ce qu’elles sont pour celles qui sont, de ce qu’elles ne sont pas pour celles qui ne sont pas. » Et dans le dialogue « Théétète », Platon lui fait dire : " la vérité est telle que je l’ai écrite : mesure est chacun de nous, et de ce qui est, et de ce qui n’est point.". Il n’y a donc pas de possibilité d’exister pour un discours qui prendrait pour objet la sagesse au sens d’un savoir de la meilleure façon de vivre. Si on garde le mot « sagesse », on lui donnera donc un sens relatif. Non pas la meilleure façon de vivre, mais la capacité de faire passer quelqu’un d’une manière de voir les choses à une autre manière, plus avantageuse. Ecoutons encore ce que Protagoras répond (fictivement) à Socrate dans le dialogue cité plus haut : « La sagesse, le sage, je ne les nie pas. Voici comment je définis le sage : toutes les choses qui apparaissent et sont mauvaises pour l’un de nous, savoir en invertir le sens de sorte qu’elles lui apparaissent et lui soient bonnes. (…) Au malade, un mets apparaît et est amer, alors qu’à l’homme bien portant, ce mets est et apparaît tout le contraire. Rendre l’un des deux plus sage  n’est ni à faire, ni en réalité faisable ; pas plus que d’accuser d’ignorance le malade parce que ses opinions sont de tel sens et déclarer sage le bien-portant parce que les siennes sont d’un autre sens. Il faut faire l’inversion des états ; car l’une de ces dispositions vaut mieux que l’autre. (…) D’une opinion fausse, en effet, on n’a jamais fait passer personne à une opinion vraie, car l’opinion ne peut prononcer ce qui n’est point ni prononcer autre chose que l’impression actuelle, et celle-ci est toujours vraie. "

 On voit l’intérêt d’une telle conception : il n’y a pas de meilleure façon de vivre dans l’absolu mais des manières de vivre qui valent mieux que d’autres en fonction de critères eux-mêmes relatifs. Le « sage » est ici celui qui sait qu’il n’y a pas de vérité absolue, transcendant les individus. Il y a des vérités relatives qui expriment des manières de voir. Le « sage » est celui qui sait faire passer les individus d’une manière de voir à une autre, que lui-même juge « meilleure » en fonction de son intérêt. Mais si la pensée ne permet pas d’atteindre une vérité, s’il n’y a pas, en soi, de vie meilleure, comment empêcher que les hommes ne cherchent à faire triompher leurs manières de voir en se servant du pouvoir que confèrent les mots, et de celui que procure la force militaire ? Phalange-grecque.jpg

La sophistique, comme courant intellectuel, correspond à la période où Athènes est au sommet de sa puissance politique, militaire, économique et culturelle. La guerre contre les Perses a été gagnée et Athènes se sert de son prestige pour s’assurer l’hégémonie en Grèce et dans le monde méditerranéen. La ligue de Délos, vaste alliance sous la direction d’Athènes, va lui servir d’instrument pour constituer une sorte d’Empire. De cité libre ayant défendu son indépendance face à l’empire perse, Athènes devient un nouvel empire, impitoyable envers les cités grecques qui refusent sa domination. Les richesses s’accumulent, les inégalités s’accroissent, les scrupules moraux s’évanouissent : chacun veut profiter de l’afflux des marchandises, des trafics divers, des « opportunités »[2]. Athènes perd de sa force morale. La démocratie permet au peuple de faire entendre sa voix, mais c’est une voix changeante qui est facilement influencée par les orateurs qui savent comment pratiquer « l’inversion des états ».


Apollon-Statue.jpgSocrate s’insurge contre cette complaisance destructrice de toute exigence morale. Lui qui a cherché très tôt à savoir ce qu’était la vie est tout à coup interpellé par le dieu Apollon. En effet un des amis de Socrate, Chéréphon, va se rendre au temple d’Apollon à Delphes, afin de poser à l’Oracle une question très simple : Quel est l’homme le plus sage ? A cette question simple, l’Oracle répond par un nom : Socrate ! On imagine la surprise du jeune Socrate et la tentation qui aurait pu être la sienne : publiquement reconnu par le Dieu comme l’ « l’homme le plus sage », il aurait pu faire une carrière de chef politique ou au moins religieux. Or Socrate n’en fait rien. Au contraire, il va mettre la parole de l’Oracle, et donc celle du Dieu, en doute : « Que peut bien vouloir dire le Dieu ? Quel sens peut bien avoir cette énigme ? Car enfin je n’ai ni peu, ni prou, conscience en mon for intérieur d’être un sage ! Que veut-il dire en déclarant que je suis le plus sage des hommes ? » (Platon : Apologie de Socrate).Temple-d-Apollon-a-Delphes.jpg

Ce qui va découler de cette mise à l’épreuve de la parole inspirée par le Dieu, c’est la dénonciation de la vacuité des prétentions de ceux qui parlent en croyant savoir. En effet, aucun de ceux que Socrate va interroger afin, au départ, de montrer que beaucoup de gens savent des choses que lui, Socrate, ignore, ne va pouvoir répondre de manière cohérente. Hommes politiques, prêtres, poètes, généraux : tous ceux qui sont censés savoir se révèlent incapables de justifier leurs assertions. A chacun de ses entretiens, Socrate découvre donc la vérité de la parole du Dieu : « Voilà un homme qui est moins sage que moi. Il est possible en effet que nous ne sachions, ni l’un ni l’autre, rien de beau ni de bon. Mais lui, il croit qu’il en sait, alors qu’il n’en sait pas, tandis que moi, même si en fait je ne sais pas, au moins je ne crois pas que je sais ! J’ai l’air, en tout cas, d’être plus sage que celui-là, au moins sur un petit point, celui-ci précisément : que ce que je ne sais pas, je ne crois pas le savoir ! » (Platon, Apologie de Socrate). Socrate découvre aussi que sa mission est de critiquer les faux savoirs, de réveiller la bonne conscience qui se croit à l’abri de tout questionnement et s’endort dans ses certitudes. Car le Dieu savait que Socrate mettrait à l’épreuve l’Oracle, et c’est donc l’intention du Dieu que Socrate, déclaré par lui « l’homme le plus sage », soit l’homme qui détruise le contentement de soi qui se pavane dans le soi-disant Savoir. Socrate assume ainsi, pour la première fois, la vocation de la philosophie : la recherche de la sagesse contre les prétentions des savoirs. Y compris celle du faux savoir cynique qui affirme qu’il n’y a rien à savoir. Que tout étant affaire d’opinions, il n’y a qu’à s’en choisir une ou à s’exercer à « l’inversion du sens », comme le préconisait Protagoras. Ce refus du renoncement, cette volonté de clarifier les concepts grâce auxquels nous construisons notre représentation du monde, cet espoir de parvenir à améliorer notre vie par la cohérence de notre pensée, telle est l’essence de la démarche philosophique, ainsi que Socrate l’a initiée.



[1] L’historien Thucydide écrit à propos de la période où Périclès fut constamment élu stratège (-443 à -429 avant Jésus Christ) : « En apparence, c’était la démocratie, en réalité le gouvernement d’un seul. » (Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse,II, 65).

[2] « Par leurs contributions, les cités sujettes permettent à Athènes de disposer d’une flotte de guerre exceptionnellement puissante, grâce à laquelle elle fait la loi dans toute la Méditerranée orientale, de disposer aussi de finances solides qui autorisent une politique sociale aux larges vues. Démocratie et impérialisme sont indissolublement liés : ce sont les tributs qui permettent d’assurer largement les misthoï (rétributions financières versées aux citoyens), base de l’extinction du paupérisme. On est frappé, en lisant les discours que Thucydide prête à Périclès, du cynisme qui s’y étale : Athènes a la force pour elle, elle se doit de l’utiliser au maximum. D’où cette contradiction frappante : Athènes a développé la première forme de démocratie véritable, rendant le peuple maître de son destin, mais elle n’a pu le faire qu’en exploitant les alliés qui s’étaient remis à elle et en les privant de leur autonomie. » Pierre Lévêque, article « Périclès » dans l’Encyclopedia Universalis.

 

 

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Published by Clavier
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commentaires

pierrot, vagabond des mots et des routes 25/05/2013 22:24

magnifique hommage à Socrate
dont l'ironie (Schiopenhauer) laissait
naître subtilement la problématique du rien
reprise par Leibniz:)))


LE RIEN, (wow-t=2.7K)
se nomme peut-être
BEAUTÉ DU MONDE

Dans le cadre d’un doctorat en phénoménologie
sur la question suivante:

SI UNE PERSONNE
PREND SOIN DE LA BEAUTÉ DU MONDE
SE PEUT-IL QUE LA BEAUTÉ DU MONDE
PRENNE SOIN DE CETTE PERSONNE?

permettez-moi de vous offrir une de mes chansons:

—-

DANS LA BEAUTE DU MONDE

dans la beauté du monde
dans la beauté du monde
je marcherai

deux âmes sioux m’inondent
deux âmes sioux m’inondent

dans votre beauté du monde
France et Jean-René
je marcherai

suis devenu

un arbre qui marche
parce qu’il relève ses racines

un doux vieillard
qui le soir délasse ses bottines

une belle jeune fille
qui r’trousse sa jupe
parce qu’elle dessine

le bout d’ses doigts
dans la rivière

dejà fini
l’été d’hier

reste le canot de Jean-René
les fruits de France et sa bonté

sur leur galerie
de Notre-Dame de Montaubant

je me prépare pour l’hiver
tel un enfant

car mes deux ames sioux
ont fait de moi
un arbre-fou

comme le canot de Jean-René
sur la rivière Batiscan

comme les fruits de sa belle France
de Notre-Dame de Montauban

je traverserai
l’éternité
en marchant
la neige et le vent

Pierrot
vagabond céleste
—–
http://www.enracontantpierrot.blogspot.com
http://www.reveursequitables.com

http://www.demers.qc.ca
chansons de pierrot
paroles et musique

monsieur 2.7k (roman phénoménologique)
http://www.reveursequitables.com,presse,(monsieur 2.7k)

sur youtube,
Simon Gauthier conteur video vagabond celeste

longue vie à votre blogue

Pierrot

audrey lisette koutou 31/08/2012 17:04

merci de m'avoir donner les informations que je voulais . que DIEU vous benisse

wesley BUTAKA 01/04/2015 13:01

Merci beaucoup pour ces informations

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