Faut-il se fier à l'expérience ?

Pour pouvoir agir sur le monde qui l’entoure, l’être humain a besoin de connaissances. Ces connaissances semblent venir de notre expérience, de ce contact direct avec le monde que nous opérons grâce à nos cinq sens. Cette expérience est accumulée par la culture, transmise par l’éducation, et sert de base à la raison qui va chercher à en tirer des principes généraux, des lois, des règles. Mais cette expérience est contestable. Pour deux raisons principales : D’abord parce qu’elle est forcément subjective, ensuite parce qu’elle nous incite à croire que les mêmes choses se reproduiront, alors que nous ne pouvons en être sûrs. Alors, faut-il se fier à l’expérience ? Peut-être faudrait-il s’en méfier et ne pas lui accorder trop d’importance, peut-être faudrait-il lui préférer la raison ? Mais n’est-il pas possible de parvenir à une détermination plus rigoureuse de ce que nous donne l’expérience ?

 

Commençons par examiner les raisons que nous aurions de nous défier de l’expérience. Nous avons indiqué la première de ces raisons, de façon liminaire. Il s’agit maintenant d’approfondir. L’expérience est forcément subjective avons-nous dit. Subjective, c’est-à-dire liée à un sujet qui perçoit. Nous voulons connaître la réalité, mais ce que nous connaissons, c’est plutôt l’image que nous donnent nos sens. La subjectivité, c’est l’ensemble des déterminations qui caractérisent le sujet qui perçoit. On peut distinguer trois sortes de déterminations qui caractérisent le sujet. D’abord des déterminations provenant de l’espèce. Nous sommes des êtres humains, dotés de cinq sens qui ont des capacités précises. Par exemple, nous n’entendons pas tous les sons. Le chien et d’autres animaux percevront des sons que nous ne capterons pas. C’est la même chose pour la vision. Nous ne voyons pas toutes les couleurs. Ensuite, il y a les déterminations propres à la culture dans laquelle nous avons été élevés. Elle aussi modèle notre perception. Notre expérience n’est jamais « brute », « innocente ». Elle est le résultat de notre capacité à discriminer certaines choses et à en laisser de côté d’autres. Cela se révèle notamment à travers le filtre du langage. Le linguiste Gleason a pu montrer que les langues modèlent la manière de classer les couleurs et d’établir des regroupements entre elles. Pour se rendre compte de ce que nous percevons, pour que l’expérience ne soit pas muette mais parvienne à une existence pleinement consciente sur laquelle nous pouvons exercer notre réflexion, il faut un cadre linguistique. Et ce cadre est fonction de la langue, de la culture dans laquelle nous avons été éduqués. Enfin, la troisième détermination est celle de l’individualité. Il est bien évident que nous ne sommes pas tous identiques. Même à l’intérieur d’une société donnée, les individus ne sont pas tous alignés sur le même registre perceptif. Non seulement il y a dans chaque société des groupes qui ont des caractéristiques les distinguant des autres, mais même à l’intérieur de chaque groupe, on trouvera d’autres groupes et ainsi de suite jusqu’à en arriver à l’individu. Celui-ci n’est jamais d’ailleurs tout à fait le même. Il change avec l’âge. Son tempérament, son caractère, son éducation particulière et son expérience accumulée, tout cela forme un ensemble qui définit sa propre personnalité, laquelle comportera toujours quelque chose de mystérieux, de non analysable. Cette subjectivité de l’expérience semble indépassable. Certes, si nous nous limitons à ce qu’il y a de commun à notre espèce, nous pourrons atteindre une certaine objectivité : on appellera « objective » l’expérience que peuvent avoir tous les êtres humains. Encore faut-il,  pour que cette expérience « objective » humaine ne reste pas purement virtuelle,  se donner un cadre culturel commun. Mettons qu’à l’intérieur d’un groupe humain partageant la même culture, l’expérience soit à peu près la même : il y aura alors une objectivité de l’expérience qui sera produite par cette configuration à la fois biologique et culturelle. De sorte que nous devons distinguer plusieurs notions. D’un côté, il y a ce que nous pourrions appeler « le Réel ». le Réel est ce qui existe indépendamment du sujet, ce qu’il rencontre et qui s’impose à lui. Mais dès lors que nous rencontrons le Réel, il se transforme en « réalité ». La réalité est ce dont le sujet est conscient. Le sujet distinguera d’ailleurs progressivement ce qui est valable pour d’autres que lui et ce qui est seulement vécu par lui. Il y a un fond subjectif qui est la « réalité subjective », faite d’émotions de sensations, de ressentis. A partir de cette réalité subjective première (au sens à la fois chronologique et ontologique), se constitue une « réalité objective », c’est-à-dire une représentation du Réel qui se donne comme valable pour tous, en tout cas pour tous les membres du groupe. L’expérience se situe dans ce cadre objectif. C’est d’ailleurs lui qui nous permet de réaliser que nous avons aussi une expérience plus profonde, celle d’une réalité « subjective », qui est plus ou moins accessible à notre propre conscience. Il y a une sorte d’expérience « antéobjective », « pré-objective », mais qui est difficile d’accès puisque ce qui la rend possible pour nous, c’est le filtre « objectivant ». Mais nous pouvons l’approcher et la vivre lorsque nous laissons de côté la conscience réfléchie pour tendre vers le ressenti.  L’expérience est donc subjective, en ce sens qu’elle ne nous donne jamais accès au Réel, mais toujours à une image de ce réel qui est la réalité. Paradoxalement, l’expérience la moins « subjective » est l’expérience de la subjectivité elle-même. Car quand nous vivons notre ressenti, nous n’avons pas affaire à une réalité qui serait autre que le Réel, nous sommes dans le Réel ultime, celui à propos duquel il n’y aurait pas de sens de faire la distinction habituelle entre ce qui est « en soi » et ce qui est « pour moi », puisqu’il n’y a pas à proprement parler d’objet. Mais dès qu’il y a objet, c’est-à-dire une réalité posée extérieurement au sujet, il y a subjectivité au sens de « déformation » du Réel en réalité. L’expérience a donc deux pôles, un pôle subjectif qui ne connaît pas la distinction sujet-objet et un pôle objectif qui reste tout de même toujours subjectif puisque incapable par principe de nous donner le Réel. Ce que montre bien à sa manière la démarche du doute cartésien. On sait que Descartes veut tout remettre en question afin de trouver éventuellement un fond qui soit à l’abri de toute critique. Or l’expérience peut être remise en question en tant qu’elle se donne comme un contenu objectif. L’hypothèse du malin génie nous montre bien qu’en effet, il se pourrait que le contenu « représentatif » de mes idées soint faux. Je crois voir cette pièce, mais il se pourrait qu’il n’y ait pas de pièce. Par contre, il ne se pourrait pas que je ne vois pas de pièce au moment où je la vois. Si je peux douter de la valeur objective de mon expérience, je ne peux douter de la réalité subjective de mon expérience. Là je suis dans le Réel, puisque je ne suis pas dans la réalité objective. C’est sur cette prise de conscience de la réalité absolue de l’expérience que s’appuie l’affirmation du cogito. Mais cela laisse du coup complètement douteux, à ce stade, la valeur de l’expérience « objective ». Car ce que je voudrais surtout, c’est pouvoir affirmer que ce je perçois existe, et pas seulement que j’existe le percevant.

Nous avons donc montré en quel sens on peut d’abord se défier de l’expérience : en ce sens qu’elle ne nous donne, dans son pôle « objectif » qu’une image finalement subjective d’un Réel qui reste au-delà de ce que nous pouvons nous en représenter.

Mais il y a une deuxième raison qu’il nous faut aborder rapidement pour laquelle nous ne devrions pas nous fier à l’expérience. L’expérience, c’est en effet aussi, en un sens second, ce que nous tirons de l’expérience. Si nous avons éprouvé plusieurs fois la même réalité, nous avons acquis une expérience. Quelqu’un qui a vu une fois ou deux la mer n’a pas vraiment l’expérience de la mer. Par contre le pêcheur qui « prend la mer » tous les jours et qui a perçu des centaines voire des milliers de fois la mer sous des formes différentes, celui-là peut dire qu’il en a l’expérience. Seule une accumulation d’expériences précises peut donner finalement de « l’expérience ». Encore que l’on voit bien que la simple perception ne suffit pas. Si le pêcheur a acquis une expérience, c’est que son métier exigeait de lui qu’il fasse attention à ce qu’il vivait, qu’il le perçoive très précisément, qu’il s’en souvienne, qu’il en tire un enseignement.  Et on voit bien que les « hommes d’expérience » se débrouillent en effet bien mieux que ceux qui ne se fient, ou ne peuvent encore se fier, qu’à des connaissances « théoriques ». Mais c’est ici justement que l’on est en droit au contraire de se méfier de l’expérience. C’est-à-dire de cette tendance à croire que ce qui s’est déjà produit se reproduira. Car c’est le principe de ce que l’on appelle « l’expérience ». On ne peut apprendre de l’expérience que si l’on croit en la répétition de l’expérience. Mais cette croyance ne peut être fondée sur l’expérience elle-même : l’expérience nous « informe » d’une certaine réalité, elle ne nous dit pas que cette réalité se reproduira. Le soleil se lève à l’Est et se couche à l’Ouest : c’est une expérience. Nous pensons qu’il en sera toujours ainsi : c’est une croyance. Peu importe, dira-t-on, puisque c’est bien ce qui se passe. Mais ce qui se passe, c’est que le soleil, pour des raisons que nous ignorons, se comporte toujours de la même manière. Tant que nous ignorons ces raisons, nous en restons à une croyance. Certes, dans de nombreux cas, cette croyance se révèle salutaire. Mais il arrive qu’elle ait des effets négatifs : elle nous maintient dans la fausse sécurité de l’habitude, de la routine. Ce qui s’est déjà produit plusieurs fois se reproduira, voilà qui peut nous induire en erreur. Si la situation change, nous ne comprendrons pas pourquoi. S’il faut changer de manière de faire, nous hésiterons et nous n’oserons pas. Car nous ne savons pas assez ce qui se passerait. Nous craindrons de changer. « Notre esprit a une irrésistible tendance à considérer comme plus claire l'idée qui lui sert le plus souvent » disait Bergson. L’expérience nous asservit à l’attente du même, alors que la vie est changement et adaptation. De ce point de vue, l’expérience peut être mauvaise conseillère. Elle fait croire à ceux qui en sont pourvus qu’ils maîtriseront toujours la situation car il ne pourra rien arriver dont ils n’aient pas déjà eu l’expérience. L’expérience crée sa propre mythologie, le mythe de l’éternelle répétition des choses. Et celui qui croit au mythe risque bien d’être très vulnérable lorsque la réalité présentera d’autres aspects. En outre l’expérience détourne de la véritable recherche des causes, puisqu’il suffit de savoir qu’elles se répéteront, que certaines consécutions se reproduiront.

Nous voilà donc devant les raisons pour lesquelles il ne faudrait pas se fier à l’expérience. Raisons qui pourraient nous convaincre si ce n’était leur caractère quelque peu unilatéral. Car, somme toute l’expérience ne peut être abandonnée ni même reléguée dans un rôle tout secondaire. L’expérience, on l’a vu, est tout de même d’une grande valeur. La raison ne peut s’en passer mais elle doit tenter de rendre l’expérience plus solide encore et même rendre justice à sa richesse propre.

Il ne faut pas se fier aveuglément à l’expérience, mais cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas s’y fier du tout. Nous avons vu que l’expérience était foncièrement subjective. Mais n’est-il pas possible de la rendre objective ? Et certes, c’est possible puisque nous avons constaté qu’il y avait un pôle « objectif » de l’expérience. Pensons à la science. La science doit bien s’appuyer sur l’expérience, puisqu’elle prétend nous renseigner sur le monde et que le monde nous apparaît d’abord dans l’expérience que nous en avons. Et l’expérience renvoie à l’expérimentation, procédé par lequel le scientifique prétend parvenir à vérifier ses hypothèses. Comment la science procède-t-elle ? Et a-t-elle raison de procéder de la manière dont elle procède ? Suivons ici encore le philosophe Descartes. Il crée, avec d’autres comme Torricelli, Galilée, Pascal, cette science nouvelle qui est encore pour une grande part la nôtre, à l’aube du 17ème siècle.  Descartes, on l’a vu, commence par remettre en question tout ce qu’il a cru connaître, afin de fonder la connaissance sur une base solide. Il commence par établir la vérité apodictique du cogito. Mais en examinant la connaissance acquise par l’expérience, il remarque que même à un niveau très simple, lorsque nous percevons un objet quelconque, nous ne faisons pas que recevoir des perceptions. Nous pensons ces perceptions. Nous les plaçons dans un cadre objectif. C’est la fameuse analyse du morceau de cire qui nous permet de nous en rendre compte. Percevoir, ce n’est pas seulement sentir, c’est juger. Alors que le morceau de cire perd les qualités sensibles par lesquelles il s’était fait connaître, je juge que c’est le même. Et si je peux en juger ainsi, c’est que j’utilise des notions qui ne me viennent pas de l’expérience mais qui sont comme le cadre conceptuel par lequel l’expérience prend tout son sens. Je pense que le morceau de cire est un « bloc » de matière qui occupe une portion de l’espace. C’est une « substance » étendue qui présente une stabilité que l’expérience seule ne me donne pas. Si nous creusons cette idée, nous découvrons que l’objectivité est créée par la raison qui apporte cette notion pure d’objet. Mais la raison apporte avec elle d’autres notions qui peuvent servir de cadre objectivant : les concepts mathématiques. Ils sont clairs et distincts puisqu’on peut les penser de façon totalement adéquate : il n’y a rien d’autre en eux que ce que l’on peut définir comme étant leur essence. Ainsi, si l’on applique ces concepts mathématiques à l’expérience « première » de façon systématique, on obtiendra une expérience encore plus objective que l’expérience courante. Celle-ci est un mixte de subjectivité et d’objectivité, alors que l’expérience qui passe par le cadre mathématique est toute objective. Encore faut-il être sûr que les concepts mathématiques aient leur propre vérité et qu’ils s’appliquent bien à une expérience qui nous révèle un monde extérieur. Deux conditions que la métaphysique seule peut garantir. La métaphysique, c’est-à-dire le savoir des principes. Le savoir qui ne vient pas de l’expérience, mais qui fonde la valeur de l’expérience elle-même. Pouvons-nous nous fier à ces notions rationnelles que les mathématiques étudient ? Pouvons-nous nous fier à la raison dans son activité de liaison, de déduction, de démonstration ? Et pouvons-nous être sûrs que les sensations renvoient en effet à un monde réel qui soit ontologiquement différent du sujet ? Seule la métaphysique peut tenter de réponde à ces questions. Elle y répond en effet, selon Descartes en s’appuyant sur la certitude de l’existence de Dieu. Il n’est pas ici nécessaire de reprendre en détail la manière dont Descartes établit cette certitude. Posons donc qu’elle est acquise. Comment alors établir la fiabilité de la raison, et donc de l’expérience objective ? Si Dieu existe, il est infini. S’il est infini, il ne saurait être trompeur puisque la tromperie relève du mal et que le mal est la marque de la finitude. Si Dieu n’est pas trompeur, l’évidence rationnelle par laquelle nous éprouvons la validité des notions mathématiques ne peut être fallacieuse. Et si Dieu n’est pas trompeur, la donation d’un monde dans une expérience sensible originaire ne peut elle non plus être fallacieuse. Si le monde existe, cela ne signifie pas pour autant qu’il existe comme nous le percevons. Les couleurs n’existent pas en soi. Elles sont le résultat d’un processus physique qui déclenche en nous des réactions spécifiques. Il y aurait deux erreurs : croire que le monde est « objectivement » coloré, croire que la couleur n’est que  "subjective". La couleur est d’une certaine manière antérieure à la séparation entre sujet et objet, elle est la donation originaire à partir de laquelle on va pouvoir « subjectiver » le monde et « l’objectiver ». Si nous suivons la voie de l’objectivation, nous irons vers la pratique scientifique qui va tenter de faire rentrer l’expérience première dans un cadre « objectif ». Déjà Eratosthène, au 3ème siècle avant J.-C. faisait rentrer la Terre dans un cadre mathématique. Si la Terre est une sphère (et on peut le déduire de certains faits observés, donc de l’expérience), on peut calculer son périmètre comme on calcule celui d’un cercle lorsqu’on connaît la valeur de l’angle correspondant à un arc de cercle précis et la dimension de cet arc. Mais si la science grecque répugnait à considérer la nature dans son ensemble comme étant susceptible d’être comprise dans une structure mathématique, Galilée affirmera avec éclat que « le livre de la philosophie [c’est-à-dire de la physique] est écrit en langage mathématique. » Ce qui lui permettra de découvrir les lois du mouvement en chute libre et d’autres lois physiques. La même méthode sera reprise par Torricelli et Pascal, qui établiront l’existence d’une pression atmosphérique. L’expérience est ici beaucoup plus fiable, puisqu’elle est dès le départ arrimée aux mathématiques. L’expérimentation sera dès lors le procédé de vérification des hypothèses. L’expérimentation n’est pas un enregistrement de données, mais la réponse à une question précise. Ainsi lorsque Torricelli veut prouver que la pression de l’air est la cause de la montée de l’eau dans les pompes où l'on a fait le vide, il raisonne d’abord pour trouver une proposition qui découlerait de son hypothèse et qui pourrait être testée. Il fait le raisonnement suivant : puisque l’eau ne monte pas à plus de 10,33m, le mercure qui est 13,6 fois plus lourd que l’eau devrait monter à 76 cm. Il n’y a plus qu’à faire l’expérience pour valider l’hypothèse. L’expérience est donc d’autant plus fiable qu’elle est plus objective. Et elle est d’autant plus objective qu’elle est plus mathématisée. Si deux personnes n’ont pas la même expérience subjective de la chaleur, elles pourront se mettre d’accord en ayant recours à la mesure objective. Pour l’un, l’eau d’un récipient peut être froide, et pour un autre elle sera chaude. Mais la mesure par un thermomètre mettra tout le monde d’accord. C’est pourquoi la science prétend à l’universalité : elle prétend atteindre dans l’objet ce qui ne varie pas selon la subjectivité de chacun. Quels que soient la culture, les croyances ou le caractère psychologique des individus, on atteindra une représentation objective. Cela voudrait dire que l’expérience n’est fiable que si on la considère sous son aspect le plus objectif. Mais N’est-ce pas déconsidérer indûment le pôle subjectif de l’expérience ? Et comment peut-on être sûr que l’expérience donnera toujours les mêmes résultats ?

Commençons par cette dernière question. Il est clair que nous ne pouvons pas en être sûrs. Sauf à prétendre fonder cette certitude sur une certitude métaphysique. Il faudrait être certain que le cours de la nature sera toujours le même. Que les mêmes causes produiront toujours les mêmes effets. Or c’est à l’évidence une proposition que nous ne pouvons pas tirer de l’expérience, puisque l’expérience ne nous dit pas ce qui se passera toujours et partout. Par principe, elle est limitée. Aussi nombreux que soient les cas observés, il serait logiquement fallacieux de prétendre tirer l’universel du particulier. L’induction est donc toujours douteuse. Sauf, on l’a vu, si on se réfère à un fondement métaphysique. Si on pouvait montrer que le monde est créé par Dieu et que Dieu ne pourrait vouloir que le cours de la nature change, alors on aurait cette preuve. Mais si c’est la voie qu’a suivie Descartes, force est de reconnaître qu’il n’a pas convaincu tout le monde de cette « certitude ». La régularité du cours de la nature est un postulat, et comme tel il n’est pas démontrable. Nous avons besoin de le placer au départ de notre utilisation de l’expérience, mais il n’est pas issu de l’expérience. Il en est d’ailleurs de même de la valeur de nos constructions rationnelles. Descartes voulait l’établir en la fondant sur l’existence de Dieu. Mais ce faisant, il commet ce qu’on a nommé d’ailleurs le « cercle cartésien », c’est-à-dire un cercle vicieux. Puisqu’il utilise la raison pour démontrer que Dieu existe avant de démontrer la fiabilité de la raison par l’existence de Dieu. Ce n’est pas d’ailleurs aller contre la confiance dans notre connaissance par l’expérience que d’accepter de reconnaître que nous ne pouvons pas la fonder totalement en raison. Pascal disait que nous devons croire que nous ne rêvons pas, que nous y croyons en réalité, même si nous ne pouvons pas le démontrer. Revenons maintenant sur notre première question : la valeur de l’expérience dans sa polarité subjective. Si l’expérience objective se construit à travers l’inscription de l’expérience dans un cadre rationnel, cela voudrait-il dire que l’expérience qui ne s’inscrit pas dans ce cadre n’est pas objective et donc n’a pas de valeur de connaissance ? A ce moment-là, il faudrait faire un départ strict et accepter une sorte de scission du monde. Il y aurait d’un côté le monde objectif, que la science a pour mission de connaître et de l’autre le monde subjectif, fait de sensations et d’émotions. Scission qui serait dramatique, et qui se produit d’ailleurs d’une certaine manière dans la réalité d’aujourd’hui. Car le discours "vrai" sur le monde est censé être le discours scientifique. Discours qui est d’ailleurs de moins en moins préoccupé par son propre fondement, tant son apparent succès lui sert de caution. Mais derrière cette apparente autosuffisance se cache une sorte de fuite en avant. Commençons d’abord par faire remarquer que c’est dans l’expérience ordinaire, laquelle est toujours, nous l’avons vu, un mixte de subjectivité et d’objectivité, que la construction scientifique du monde prend son origine. Le monde scientifique, la réalité objective, est un monde qui dépend du monde « ordinaire », celui de la pratique humaine. Sorti de ce monde, il a tendance à l’écraser et à le recouvrir. La rationalisation de l’expérience vient uniformiser et mécaniser l’expérience première. Or c’est dans cette expérience ordinaire que l’homme vit sa vie d’être humain, capable d’éprouver, de souffrir, d’aimer et de se réjouir. C’est dans cette expérience ordinaire que l’homme construit son expérience de la vie, que nul calcul ni opération abstraite ne pourront remplacer. C’est contre cette dévalorisation de l’expérience humaine que l’art devrait protester puisqu’il lui revient d’être en contact avec cette source vive de l’expérience qu’est le vécu sensible et émotionnel. C’est aussi à l’expérience religieuse de la foi de faire signe vers cette réalité en deçà de la dissociation qu’est l’expérience du monde comme donnée originaire. Ce monde dont nous sépare la volonté de puissance et l’orgueil comme réactions à la finitude. C’est aussi la tâche de la philosophie de montrer comment le sol originaire de l’expérience ordinaire constitue le fondement de notre capacité à habiter la Terre sans sombrer dans la démesure, dans l’hubris que redoutaient les Grecs et qui est finalement une fuite devant la finitude.

Il est temps de revenir vers notre question, au terme d’un parcours qui a vu le sens de celle-ci se préciser et s’approfondir. Si nous ne devons pas nous fier aveuglément à l’expérience, tant par souci de la vérité que par notre incapacité à faire de sa régularité une certitude absolue, nous avons pu éprouver aussi que l’expérience pouvait être suffisamment rationalisée pour nous garantir la connaissance d’une réalité objective certes relative mais néanmoins cohérente et solide. Mais nous avons pu également réhabiliter l’expérience ordinaire, celle qui nous permet d’exister comme êtres humains, capables d’éprouver, de souffrir et d’aimer, et non pas de seulement calculer et fabriquer. Peut-être est-ce là surtout la réponse que nous retiendrons. En ces temps où la technicisation de l’homme se révèle être le pire des dangers, il faudrait certes faire confiance à ce que notre expérience d’êtres humains peut nous apprendre.

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