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4 septembre 2013 3 04 /09 /septembre /2013 17:26

L'augmentation des machines, leur importance toujours plus grande dans le monde, sont-elles des phénomènes forcément positifs ? La machine libère-t-elle les hommes des tâches fastidieuses et leur permet-elle de s'adonner à des occupations plus épanouissantes ? Ou au contraire les oblige-t-elle à se plier à sa logique et diminue-t-elle leur créativité et leur liberté ?

 

Telles sont les questions que se pose l'écrivain Chesterton dans ces textes extraits du recueil "Outline of Sanity". (Que l'on pourrait traduire par "Esquisse pour une santé mentale", mais le titre français qui a été retenu est "Plaidoyer pour une propriété anticapitaliste".)

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« Avant d’aborder le problème du machinisme, il est nécessaire de cesser de penser comme des machines. Il est nécessaire de commencer au commencement et de considérer la fin. Qu’il soit bien entendu que nous ne souhaitons pas détruire toutes sortes de machines. Mais nous voulons détruire une certaine espèce de mentalité, et très précisément celle qui commence par nous dire que personne ne peut détruire les machines. Ceux qui commencent par nous dire que nous ne pouvons pas abolir les machines, que nous sommes forcés de nous en servir, refusent eux-mêmes de servir de leur cerveau.

Le but de la politique humaine est le bonheur humain. Pour ceux qui partagent certaines croyances, ce but est conditionné par l’espoir d’un plus grand bonheur que cette politique ne doit pas mettre en danger. Mais le bonheur, le contentement du cœur  humain, voilà le vrai test, le seul test réaliste. Aucune loi logique ou naturelle ne nous oblige à lui préférer autre chose. Nous ne sommes pas tenus d’être plus riches, plus affairés, plus efficaces, plus productifs ou plus progressistes, si tous nos efforts ne tendent pas à nous rendre plus heureux. L’humanité a autant le droit de bazarder ses machines et de vivre de la terre si elle le décide, que tout homme de vendre sa vieille bicyclette et d’aller à pied si bon lui semble. Certes le marcheur va moins vite que le cycliste, mais qui nous oblige à courir ? Et si nous arrivons à démontrer que la machine est venue dans le monde comme une malédiction, nous n’aurons aucune raison de la respecter et de la conserver sous prétexte qu’elle est une malédiction commode et productive. Nous ne sommes pas tenus d’exploiter toutes ses potentialités si nous sommes convaincus de leur nocivité. Nous manquerons ce faisant certaines réalisations qui auraient pu exciter notre curiosité ; eh quoi, serait-ce la première fois que nous aurions à nous restreindre afin d’assurer une vie plus saine et plus raisonnable ? »

 

 

 

 

«Les inventions ont détruit l’invention. Les grandes machines modernes sont comme des mitrailleuses qui terrorisent toute une région dans le périmètre de laquelle rien ni personne ne peut relever la tête. Il y a plus d’inventivité dans un mètre carré d’humanité qu’il ne peut en apparaître sous la terreur monopoliste. Les esprits des hommes ne ressemblent pas à leurs automobiles, à leurs journaux du matin, à leurs habits et à leurs chapeaux manufacturés. Autrement dit, nous laissons en friche ce qu’il y a de meilleur en l’homme. Nous ne savons pas exploiter ses qualités les plus individuelles et les plus intéressantes. Et il est peu probable que nous y réussissions tant que nous n’aurons pas éteint ce vacarme assourdissant de mégaphones qui étouffent sa voix, cet éclat de projecteur qui amortit les couleurs de son teint, ce flot strident de platitudes qui étourdit et stupéfie son entendement. Comment des pensées pourraient-elles encore éclore sous une telle cloche ? Quand on me dit que rendre une grande partie de l’Angleterre paysanne et auto-subsistante la rendrait grossière et stupide, je réponds que la question est mal posée ou plutôt qu’on ne comprend pas l’alternative. Personne ne veut que tous les hommes soient paysans même en temps normal. Je dis seulement que les villes aujourd’hui sont devenues ennemies de l’intelligence ; je dis qu’il y a aujourd’hui plus de vie, de variété et d’intelligence dans les campagnes que dans les villes. Je dis que c’est seulement en se barricadant contre ce bruit et cette lumière artificiels que l’esprit humain pourra continuer de croître. De même que nous recouvrons de pavés et de bitumes des sols de nature différente sans nous soucier des différentes sortes de récolte qui pourraient y pousser, nous i-robot-2004-42-g.jpgrecouvrons de couches d’insipide et plate ploutocratie des âmes que Dieu a créées diverses et que des sociétés moins sophistiquées que les nôtres avaient maintenues libres.

 


Si la machine, qui épargne du travail et produit donc du loisir, est cette même machine qui réalise ce que l’on appelle aujourd’hui une production de masse, je ne vois aucune valeur dans ce loisir, car il n’a rien de libre. Un ouvrier pourrait ne travailler qu’une heure par jour avec des outils manufacturés, qu’il n’aurait pour jouer les vingt-trois heures restantes que des jouets également manufacturés. Tout ce qu’il produit provient d’une immense machine qu’il ne peut manier. Tout doit provenir d’une chose à laquelle, dans la phraséologie capitaliste courante, il ne peut que prêter « la main » [jeu de mot sur « hand » : la main mais aussi l’ouvrier]. Or comme ce phénomène s’applique à des jouets intellectuels et artistiques aussi bien qu’à de simples jouets matériels, j’ai idée que la machine le dominerait pendant un temps bien plus long que celui que sa main passe à tourner une manette. Il est pratiquement admis que de moins en moins de gens sont nécessaires pour faire fonctionner les machines. La réponse des collectivistes favorables aux machines est que même si la machine fournit de moins en moins de travail, elle peut nourrir un plus grand nombre de gens. Mais elle ne pourrait nourrir une majorité de gens que par une opération qui serait présidée par une minorité. Et même si nous supposons qu’on pourrait donner un travail subdivisé à la majorité, ce système de rotation serait supervisé par une minorité de responsables, et une autorité fixe serait nécessaire pour distribuer aussi bien le travail que la nourriture. Les dirigeants seraient des dirigeants permanents, et le reste d’entre nous nous serions des fonctionnaires intermittents ou occasionnels.

 

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Or quel que soit le caractère général du système, il ne pourra jamais produire une population parmi laquelle chacun dispose de son propre champ d’activité pour y pratiquer son métier ou son art. Celui qui a contribué à la production d’un article manufacturé peut cesser de travailler, au sens où il cesserait de faire tourner telle ou telle roue. Il peut choisir de passer ses heures de loisir assis sur une chaise manufacturée, couché sur un lit manufacturé ou en train de se balancer sur un trapèze manufacturé. Mais il ne sera jamais dans la situation de celui qui sculpte son propre cheval de bois avec son propre bois de son propre gré. Ce qui pose le problème des volontés. Peuvent-elles coexister avec le principe d’utilisation de tout le bois existant de manière à économiser du travail, ou à standardiser les volontés de manière à économiser du loisir ? Si notre idéal consiste à produire des objets aussi rapidement et aussi facilement que possible, nous devons établir la liste des choses que nous désirons produire. Si nous désirons les produire aussi librement et aussi diversement que possible, nous ne devons pas en même temps essayer de les produire aussi rapidement que possible. Vouloir économiser du travail à l’aide de machines n’aboutit qu’à un seul résultat : la standardisation. »

 

Chesterton, Plaidoyer pour une propriété anticapitaliste (Outline of sanity) ; 1926.

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Published by Clavier
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Mélanie 10/01/2014 22:42

Bonsoir,

Puisque l'article parle de la culture, je me demandais si l'on pouvait considérer que tout les cultures se valent ?

Clavier 23/01/2014 15:22



Eh bien, c'est un sujet que j'ai donné à mes élèves et sur lequel je vais très certainement écrire quelque chose. Mais vous trouverez dans l'article "La culture, entre civilistaion et barbarie"
des indications sur cette question.



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