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7 novembre 2011 1 07 /11 /novembre /2011 19:40

Un texte de John Locke sur la notion d’identité personnelle.

 


 

LockeSupposé que je perde entièrement le souvenir de quelques parties de ma vie, sans qu’il soit possible de le rappeler, de sorte que je n’en aurai peut-être jamais aucune connaissance ; ne suis-je pourtant pas la même personne qui a fait ces actions, qui a eu ces pensées, desquelles j’ai eu une fois en moi-même le sentiment positif, quoique je les aie oubliées présentement ? Je réponds à cela que nous devons prendre garde à quoi ce mot « je » est appliqué dans cette occasion. Il est visible que dans ce cas, il ne désigne pas autre choses que l’homme. Et comme on présume que le même homme est la même personne, on suppose aisément qu’ici le mot « je » signifie aussi la même personne. Mais s’il est possible à un même homme d’avoir en différents temps une conscience distincte et incommunicable, il est hors de doute que le même homme doit constituer différentes personnes en différents temps, et il paraît par des déclarations solennelles que c’est là le sentiment du genre humain. Car les lois humaines ne punissent pas l’homme fou pour les actions que fait l’homme de sens rassis, ni l’homme de sens rassis pour ce qu’a fait l’homme fou, par où elles en font deux personnes. Ce qu’on peut expliquer en quelque sorte par une façon de parler dont on se sert communément en français, quand on dit, un tel n’est plus le même [one is not himself], ou il est hors de lui-même [beside himself]. Expressions qui donnent à entendre en quelque manière que ceux qui s’en servent présentement, ou du moins qui s’en sont servis au commencement, ont cru que le soi était changé, que ce soi, dis-je, qui constitue la même personne, n’était plus dans le même homme.

  John LOCKE, Essai sur l’entendement humain, Livre 2, ch. 27, § 20. (1690)

 

 

Questions :


1)                  Quelle est la thèse de l’auteur dans ce texte ?

2)                  Quels sont les étapes de son argumentation ?

3)                  Peut-on admettre que le même homme puisse être plusieurs personnes ?

 


Réponses possibles :


1)                  Dans ce texte, Locke soutient que le même homme peut être « habité » par plusieurs personnes. Thèse paradoxale, car d’ordinaire on serait plutôt porté à croire que l’homme, à savoir l’individu membre de l’espèce humaine, et la personne, le sujet qui pense et qui dit « je », sont indissociables, du moins dans cette vie : pour chaque individu physique il y a une personne et une seule. Locke, on le verra, n’y met que cette condition : que cet homme ne se souvienne plus de ce qu’il a vécu et qu’il y ait donc une rupture dans le cours de la conscience, de telle sorte que  la personne qu’il a été ne soit plus présente et soit remplacée par une autre personne. Le passage du texte où cette thèse apparaît de façon claire est celui-ci : « Mais s’il est possible à un même homme d’avoir en différents temps une conscience distincte et incommunicable, il est hors de doute que le même homme doit constituer différentes personnes en différents temps(…) »


2)                  On peut distinguer plusieurs étapes dans son argumentation :


  • Dans un premier temps, du début du texte à « quoique je les aie oubliées présentement ? », le philosophe anglais fait une hypothèse. II imagine qu’un homme soit frappé d’amnésie, qu’il ne se souvienne plus de certaines parties de sa vie et que cette perte des souvenirs soit irrévocable. Pourrait-on dire qu’il s’agit du même homme ? Le problème ainsi posé est celui de l’identité personnelle. Qui sommes-nous ? La tendance habituelle est d’identifier le sujet et l’individu physique, l’homme. Cet homme vit des expériences diverses dont il se souvient, du moins est-ce le cas la plupart du temps. Mais s’il ne s’en souvient plus ? Que nous nous en souvenions ou pas, ces expériences ont eu lieu, elles font partie de notre identité, dira-t-on. Pourtant, dans la manière même dont est formulé le problème, on sent déjà poindre une critique à la solution qui semble d’abord s’imposer comme évidente. Car comment pourrais-je être la même « personne » si je n’ai plus la possibilité d’unifier les différentes expériences que j’ai vécues ? Ce qui fait l’unité de la personne, n’est-ce pas justement cette faculté de se rapporter à soi, à ce que l’on a vécu ? Ayant ainsi mis en place les termes du problème, Locke peut commencer à esquisser la réponse qu’il entend lui donner.

 

  • Dans un deuxième temps, qui va de « Je réponds à cela(…) » jusqu’à « le mot « je » signifie aussi la même personne. », l’auteur commence par réfuter la réponse soi-disant évidente. Si on pense que c’est la même personne, c’est que l’on fait une confusion entre deux façons de comprendre le mot « je ». En effet, ce mot d’apparence si simple renferme une ambiguïté : tantôt il désigne l’homme, tantôt il désigne la personne. Distinguons mieux les deux sens : quand nous disons « Je », nous pensons soit à notre existence en tant qu’individu membre de l’espèce humaine, c’est-à-dire à notre constitution physique, soit nous pensons à notre existence en tant que personne psychologique, c’est-à-dire à l’ensemble de nos états intérieurs, pensées, sensations, émotions, sentiments, souvenirs. Si nous croyons que c’est la même personne, alors qu’il y a eu une rupture dans le cours de la vie consciente, c’est que nous nous référons à la permanence de l’individu. Certes celui-ci change, il grandit, il vieillit, il se modifie, mais il reste le même. Il y a une stabilité globale de l’individualité physique. Mais si on prend la notion de personne, on voit bien que son unité dépend de la continuité entre les différentes expériences vécues. Je me souviens de ce que j’ai vécu, et c’est ainsi, et seulement ainsi, que je peux légitimement dire et croire que « je suis le même ». Même si des changements interviennent, ils n’opèrent aucune solution de continuité : c’est bien moi qui ait changé, puisque je peux  me souvenir de celui que j’ai été et maintenir un lien avec ce que je suis devenu. C’est donc bien moi, puisque je me souviens du passé et je le relie au présent, même si je dois constater parfois des changements importants. On voit donc qu’il faut distinguer entre l’individu et la personne. Mais si on « présume » que les deux sont identiques, on croira que même s’il n’y pas continuité de la vie psychologique, le « je » demeure. Or, nous l’avons vu, Locke partait de l’hypothèse où cette continuité est rompue (l’amnésie). C’est pourquoi l’analyse de cette confusion se révèle particulièrement éclairante. Le cas d’amnésie rend l’identification entre la personne et l’homme caduque. Locke peut donc passer à sa troisième étape, qui est de relever que justement, il y a des cas où elle ne peut plus jouer.

 

  • La troisième étape commence par « Mais s’il est possible à un même homme » et se termine par « c’est là le sentiment du genre humain. ». S’il y a rupture dans la continuité de la vie consciente, si le même homme, l’individu physique tel qu’on le connaît et l’observe, ne se souvient plus de ce qu’il a été , de ce qu’il a pensé, voulu, et fait, alors il faut conclure que cet homme n’est pas la même personne. L’amnésie montre qu’il est possible d’avoir en même temps une continuité physique et une discontinuité psychologique. Le même individu peut avoir des consciences « incommunicables » : il a été conscient de certaines choses mais il ne l’est plus. Sa personne est faite de l’ensemble des souvenirs qu’il a vécus. Or il peut arriver, c’est possible, qu’il ne se souvienne pas de ce qu’il a vécu. Ce qui prouve bien que tout en étant le même « homme », c’’est-à-dire le même individu, il n’est pas la même personne. C’est donc à tort que l’on disait que c’était le « même ». Car il n’y a pas de continuité, il n’y a pas d’identité. Je ne sais plus ce que j’ai fait, voulu, pensé, donc celui qui a fait cela, qui a voulu cela, qui a pensé cela, ce n’est pas moi. Et Locke va suggérer que ce n’est pas là seulement une conséquence logique mais c’est aussi un « sentiment », et pas  un sentiment isolé, subjectif, mais « le sentiment du genre humain ». Il fait appel de cette façon à une sorte de consensus de l’espèce humaine. Mais qu’est-ce que ce consensus ? C’est ce que la quatrième étape de son raisonnement va expliciter.

 

  • Cette quatrième étape va de « Car les lois humaines ne punissent pas l’homme fou(…) » jusqu’à la fin de ce texte. On y trouve deux arguments qui sont censés prouver que tout le monde pense ainsi. Le premier argument fait appel aux lois humaines. On ne punit pas le fou pour les actes qu’aurait commis l’homme de bon sens, ni l’homme de bon sens pour les actes qu’aurait commis le fou. C’est le même homme, au sens physique, et pourtant on fait une distinction. Car la loi s’applique à des personnes. Or, puisqu’elle s’applique différemment selon l’état psychologique de l’individu, c’est que l’on présuppose qu’il s’agit de personnes différentes. Notons au passage que la première éventualité est plus rare : l’homme fou n’est pas puni pour les actes de l’homme sain d’esprit. En général, c’est plutôt la seconde situation qui se présente : on ne punit pas l’homme sain d’esprit pour ce qu’il a fait sous l’emprise de la folie. Notons aussi au passage que la condition qui était d’abord supposée n’est plus ici aussi évidente : car l’homme qui a recouvré la santé mentale, ou du moins qui a suffisamment de santé  mentale pour être accessible à un jugement, se souvient parfois de ce qu’il a fait quand il était sous l’emprise de la folie. Mais comme on juge qu’il n’était pas alors maître de lui-même, on estime qu’on ne doit pas le punir. La punition n’a en effet de sens que si elle s’adresse à la même personne. Or cette condition a ici disparu. Ce n’est plus la même personne alors que c’est le même homme. Locke s’en tient là : il y voit la confirmation, par l’accord des consciences sur un plan juridique, de la thèse qu’il soutient : la personne suppose une continuité psychologique, alors que la notion d’individu ne s’arrête qu’à l’unité physique. Il peut donc y avoir, et le droit le reconnaît, plusieurs personnes pour un même individu. Le second argument est d’ordre linguistique. Comment parle-t-on communément ? Ne dit-on pas parfois du même individu qu’il n’est plus lui-même ? Qu’il peut être « hors de lui » ? Ces façons de parler sont des façons de penser qui rejoignent la thèse de l’auteur. Car si un même « je » peut être « hors de lui », c’est qu’il n’est pas la même personne. Il est « hors » de sa personne habituelle, puisqu’il est toujours « dans » le même corps. Le « soi », qu’il faut comprendre ici comme le « je » (l’acte de se rapporter à soi)  a changé alors que l’individu physique s’est maintenu. Certes ceux qui se servent présentement de ces expressions ne pensent pas forcément jusqu’au bout ce que ces expressions signifient. Mais lorsque ces expressions ont été instituées, c’est bien ce qu’elles signifiaient. Et elles signifient bien que le même homme peut être habité par des personnes différentes. Ce qui résume la thèse de Locke.

 

3)                  Mais peut-on admettre que le même homme puisse être plusieurs personnes ?

La thèse de Locke est paradoxale. Il en est bien conscient, puisqu’il commence par indiquer que la réponse qui vient d’abord à l’esprit n’est pas celle qu’il faudrait retenir. Et certes nous avons sans doute tort d’identifier spontanément individualité psychique et individualité physique. Mais curieusement, Locke s’appuie sur un consensus juridique et linguistique pour soutenir sa thèse. La première interrogation qui doit donc nous venir à l’esprit est de savoir si les arguments invoqués sont bien adéquats à la thèse qu’ils sont censés défendre. Commençons par examiner l’argument juridique. Certes on ne juge pas les fous1. Il est admis que la personne qui n’était pas responsable de ses actes au moment où elle les a commis ne peut être jugée, puisque le jugement suppose que la personne puisse répondre de ses actes. Elle aurait pu agir autrement qu’elle ne l’a fait. Si sa personnalité était affectée au point de lui faire perdre, même momentanément, l’usage de la raison, alors on ne peut maintenant lui reprocher de ne pas avoir été capable de s’abstenir de l’acte qu’elle a commis. Sauf si bien entendu, elle s’est mise elle-même dans cet état (cas de la personne qui a agi sous l’emprise de l’alcool par exemple). Pour autant, on ne postule pas qu’il ne s’agit pas de la même personne. On se contente, et ce n’est pas indifférent, de parler de « troubles de la personnalité ». Si ces troubles sont importants, ils affaiblissent, voire détruisent, le discernement. Le présupposé juridique est ici que la personne est normalement dotée de la faculté de se rendre compte de ce qu’elle fait et de s’abstenir de faire ce qui est interdit par la loi. On reconnaît que, dans certaines circonstances très particulières, cette faculté ne fonctionne plus, ou si mal que la responsabilité s’en trouve affectée. On n’en déduit pas, contrairement à ce suggère Locke, que la personne n’est plus la même, mais qu’elle était incapable de se contrôler. C’est-à-dire que ses contenus de conscience ne pouvaient pas être maintenus sous le contrôle du « je ». On admet cela, qu’il y ait amnésie ou pas. Le « fou » peut se souvenir de ce qu’il a fait, on ne le jugera pas pour autant. Ce n’est donc pas la continuité mémorielle qui est ici l’élément déterminant, mais la capacité à décider de ce que l’on fait, ce que l’on appelle le « libre arbitre », que les philosophes stoïciens demandaient que l’on cultive en distinguant systématiquement ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas.

L’argument linguistique se prête au même genre de critique. Certes, on dit de quelqu’un qu’il est « hors de lui », mais on ne veut pas dire forcément par là qu’il est devenu véritablement quelqu’un d’autre. On entend seulement signifier qu’il n’est plus capable de se contrôler. Il a perdu, en général de façon très momentanée, le contrôle de lui-même. De même si l’on dit de quelqu’un qu’il n’est plus lui-même, cela peut signifier deux choses. Soit il est momentanément dans l’incapacité de contrôler ses états  psychologiques : une grande colère, une immense tristesse, une passion intense peuvent mettre une personne dans cette situation. Soit sa personnalité a changé. On ne le reconnaît plus, comme on dit. Mais le changement de personnalité que l’on exprime par cette expression très forte « il n’est plus lui-même » n’est pas pensé comme étant un changement de personne. Locke semble ici prendre ces expressions à la lettre. Ou plutôt, il feint de croire que le « soi-même » signifie ici la personne, alors qu’il renvoie plutôt à la notion de personnalité. La nuance est importante. La personne est l’être capable de dire « je », de se rapporter à soi. Mais le « soi » en question, ce sont les contenus de la vie psychologique, ainsi que les grands traits qui distinguent une manière de penser, de ressentir, d’agir. Il y a sans doute, et c’est une des tâches de la psychologie de les étudier et de les expliciter, des « structures » de la personnalité. On dit par exemple qu’un tel est plutôt introverti, c’est-à-dire tourné vers sa propre vie intérieure, alors qu’un autre sera extraverti, c’est-à-dire porté à s’intéresser davantage à ce qui l’entoure. Sans entrer dans ce genre d’analyse, le langage courant exprime à sa manière cette expérience commune : on constate parfois des changements très importants dans la personnalité de quelqu’un, et on dit alors qu’il n’est plus « le même ». Mais encore une fois, cette façon de parler se rapporte à la personnalité, non à la personne considérée comme l’ensemble formé par le « je » et par les vécus de ce « je ». On peut donc d’ores et déjà se demander si Locke ne fait pas un usage très forcé de l’opinion commune en l’enrôlant au service de sa thèse.

Mais si nous examinons maintenant sa thèse en elle-même, quelle est sa pertinence ? Si le même homme peut être habité successivement par plusieurs consciences, plusieurs « je », que sont ces diverses personnes ? Comment expliquer qu’elles aillent et viennent chez le même individu physique ? Que deviennent-elles lorsqu’elles n’habitent aucun corps ? Même si on s’en tient au cas de l’amnésie,  on ne connaît pas de cas d’amnésie où la personne ait tout oublié. L’amnésique peut parler, ce qui suppose qu’il se souvient du sens des mots qu’il emploie. Il n’est pas du tout dans la situation de quelqu’un qui viendrait au monde sans rien en savoir. Il y a donc bien eu une certaine transmission de souvenirs. La solution de continuité n’est jamais totale. La thèse de Locke s’avère donc difficile à concilier avec la réalité observable. En multipliant les personnes, il rend impossible la compréhension des cas concrets : l’amnésique peut recouvrer la mémoire, le fou peut garder le souvenir de ce qu’il a fait étant sous l’emprise de la folie. Et sa thèse nous obligerait à postuler l’existence de multiples personnes qui apparaîtraient et disparaîtraient chez le même individu, sans que l’on sache pourquoi et quelles sont leur modalités d’existence quand elles ne sont pas incarnées.

Ne serait-il pas possible de penser autrement ? Il y a bien une énigme de la personne, mais penser réduire cette énigme en multipliant la personne dans un même individu n’est sans doute pas la solution la plus rationnelle.

Si nous nous tournons vers un penseur qui a consacré sa vie à l’étude de la personnalité, Freud, nous trouverons peut-être une voie plus praticable. Que dit Freud ? Que le psychisme humain n’est pas simple. Que pour le comprendre, il faut faire l’hypothèse qu’il n’y a pas seulement un psychisme conscient, mais aussi un psychisme inconscient. Ce que nous appelons couramment la personne, c’est la partie consciente du psychisme, mais il conviendrait d’élargir cette notion de personne et d’y inclure la partie inconsciente. Selon Freud, l’origine même de nos pensées, désirs et émotions est inconsciente. Une partie seulement accède à la conscience. Il postule donc l’existence de plusieurs instances dans la « personne ». Il y a le « ça », lieu où se développent les désirs et les pensées. Puis le « Surmoi », instance qui opère une sorte de tri parmi les contenus inconscients, ne laissant accéder à la conscience que ceux qui sont compatibles avec les valeurs et les normes sociales. Enfin il y a le « Moi » qui a pour fonction de concilier les désirs et pensées émanant du « ça » avec les conditions objectives de la réalité. Mais il arrive que certains contenus psychiques, refoulés par le « Surmoi » viennent perturber le fonctionnement normal du « Moi ». Ce sont des pensées importunes, des angoisses, des phobies, des actes manqués, des lapsus, et tous les rêves. Si l’on ne regarde que le contenu conscient, on ne peut comprendre d’où viennent ces phénomènes. Si on fait l’hypothèse qu’ils expriment des contenus inconscients d’abord refoulés, alors on peut rétablir une unité dans le psychisme. Ainsi on comprend pourquoi le « Moi » n’est pas le maître dans sa propre maison, comme le dit Freud. Le moi n’a pas l’initiative de toutes les pensées. Il doit tenter de mettre de l’ordre, de les rendre compatibles avec ce qu’il perçoit comme les exigences du monde extérieur. Ce n’est pas toujours possible. Parfois le « Moi » est envahi de pensées, d’idées, d’émotions qui lui apparaissent comme étrangers et dotés d’une force propre. Ainsi certains malades vont entendre des voix, comme si une autre personne s’adressait à eux en leur demandant de faire certaines choses. Ce sont des contenus inconscients dotés d’une énergie propre qui vont dominer le « Moi ». Notons que la thèse de Locke ne peut pas rendre compte de cette expérience. Car il serait aberrant que deux consciences coïncident en un même temps dans la même personne. Pour lui ce sont des personnes différentes qui habitent alternativement le même corps. Or l’expérience même de certaines formes de folie (psychoses paranoïaques, schizophrénies) montrent que c’est en même temps que cohabitent une conscience qui entend la voix et la voix elle-même. Il est donc plus logique de poser que la conscience elle-même est clivée : certains contenus, d’origine inconsciente, s’imposent à la conscience habituelle. L’hypothèse de l’inconscient rétablit l’unité dans la vie psychique : c’est bien une seule personne qui entend et qui parle, mais ce sont des « instances » différentes qui sont à l’œuvre. Même chez l’homme sain, il n’y a pas de continuité totale au niveau du conscient : nous oublions beaucoup de choses, certaines pensées nous arrivent sans que nous l’ayons voulu, nous rêvons sans pouvoir maîtriser le contenu de nos rêves…

Nous en conclurons qu’au lieu d’admettre que le même homme puisse être plusieurs personnes, c’est la notion de personne qui doit être analysée et pluralisée. Ce qu’il conviendrait de ne pas confondre, c’est la personne consciente, qui tente de façon plus ou moins réussie d’établir une relation entre les différents contenus psychiques, et la personne globale, qui comporte une grande part d’inconscient. Dans le vocabulaire d’un autre grand psychanalyste, Jung, cela correspondrait à la distinction qu’il opère entre le « Moi » et le « Soi ». Le « Soi » étant le sujet total de la psyché, sujet largement inconscient. Mais « inconscient » ne signifie pas simple inconscience, ce qui serait somme toute indifférent. L’inconscient est une dynamique qui vient certes perturber le « Moi » conscient, parfois gravement, mais qui vient aussi l’influencer, le solliciter, l’inspirer, de sorte qu’il ne se limite pas à ce qu’il croit être mais qu’il soit conduit à porter à la conscience, d’une manière plus ou moins détournée, ce qui a été tenu à l’écart par les conventions sociales et les nécessités de l’adaptation à la réalité habituelle. Cette dernière expérience étant bien décrite par Nietzsche quand il oppose le « Moi supérieur » au « moi ordinaire ».

 

 

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Published by Clavier - dans Le sujet
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commentaires

loulou 20/11/2015 11:27

merci beaucoup !!! j'avais un commentaire de texte à faire sur ce passage et ca m'a énormément aidée !!!!

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