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Le Sujet

  

   

   

1) Le pouvoir de la conscience.

 

A)    Pouvoir moral : devenir un sujet, c’est assumer la liberté de sa volonté.

 

Qu’est-ce qui rend donc l’homme indépendant et sans contraintes ? Ce n’est pas la richesse, ni le consulat, ni le poste de gouverneur, ni la royauté, et il faut trouver quelque autre chose. Qu’est-ce donc qui permet d’écrire librement et sans contrainte ?

C’est la connaissance de l’écriture.

Et de jouer de la cithare ?

La connaissance de cet instrument.

Donc, s’il s’agit de vivre, c’est la connaissance de la vie. Tu entends bien le principe général ; mais examine –le d’après les cas particuliers. Celui qui désire une chose qui dépend des autres, est-il possible qu’il ne soit pas empêché ?

Non.

Et qu’il ne rencontre pas d’obstacles ?

Non.

Donc il n’est pas libre.

Vois donc : n’y a-t-il rien qui dépende de nous seuls, ou bien tout dépend-il de nous, ou bien y a-t-il des choses qui dépendent de nous et d’autres qui n’en dépendent pas ?

Que veux-tu dire ?

Lorsque tu veux que ton corps soit intact, cela dépend-il de toi ou non ?

Non.

Et lorsque tu veux être en bonne santé ?

Non plus.

Et beau ?

Pas davantage. 

 

 Epictète

Et vivre et mourir ?

Non plus.

Donc ton corps ne dépend pas de toi, il est soumis à tout être plus fort que toi.

Soit.

Et un champ, dépend-il de toi de l’avoir quand tu veux, autant que tu veux et tel que tu le veux ?

Non.

Et des esclaves ?

Non.

Et un logis ?

Non.

Et des chevaux ?

Rien de tout cela.

Et si tu veux que tes enfants, ta femme, ton frère et tes amis vivent toujours, cela dépend-il de toi ?

Cela non plus.

Ne possèdes-tu donc rien qui soit en ton pouvoir, qui dépende uniquement de toi, ou possèdes-tu quelque chose de pareil ?

Je ne sais pas.

Vois donc et examine ainsi la question. Quelqu’un peut-il te faire adhérer à une proposition fausse ?

Personne.

Donc, quant à l’assentiment, tu ne trouves ni obstacle ni entrave.

Soit.

Peut-on te forcer à vouloir ce que tu ne désires pas ?

On le peut ; en me menaçant de la mort ou de la prison, on me force à le vouloir.

Donc, si tu méprisais la mort ou la prison, tu ne tiendrais plus compte de l’ordre ?

Non.

Le mépris de la mort est-il ou non ton affaire ?

C’est mon affaire.

Est-ce aussi ou non ton affaire de vouloir ?

Soit ! C’est la mienne.

Et de refuser d’agir ? N’est-ce pas aussi ton affaire ?

Quoi ! Si je veux me promener et que l’on m’en empêche ?

Qui pourra-t-on empêcher en toi ? Est-ce ton assentiment ?

Non, mais mon corps.

Oui, comme on arrête une pierre…

D’accord, mais il n’empêche que je cesse de me promener !

Qui t’as dit que c’était ton affaire de pouvoir te promener sans en être empêché ? C’est ta volonté seule dont je dis qu’elle n’est pas empêchée ; mais dès que l’on a besoin du corps et de son concours, tu as depuis longtemps appris que ce n’était pas ton affaire. Soit encore cela. Quelqu’un peut-il te forcer à désirer contre ton gré ?

Personne.

Ou à faire des projets, des plans et en général à user des représentations qui surviennent ?

Non plus. Mais il peut m’empêcher d’obtenir ce que je désire.

 Comment le pourrait-il si tu désires des choses qui sont tiennes et qu’on ne peut empêcher ?

D’aucune manière.

Qui te dit qu’on ne peut empêcher un homme qui désire des choses qui lui sont étrangères.

Alors, je ne désirerais pas la santé ?

Nullement, non plus qu’aucune des choses qui te sont étrangères. Car ce qui ne dépend pas de toi de te procurer ou de conserver à ton gré est pour toi chose étrangère. Eloigne d’elle non seulement tes mains, mais encore ton désir ; sans quoi tu te livres comme esclave, tu tends le cou, si tu admires ce qui n’est pas tien. si tu t’attaches à n’importe quoi qui dépende d’un autre et qui soit périssable.

Ma main n’est pas à moi ?

C’est une partie de toi, mais c’est essentiellement de la boue ; on peut l’arrêter, on peut la contraindre ; elle est l’esclave de tout ce qui est plus fort qu’elle. Et pourquoi parler de ta main ? C’est ton corps entier que tu dois considérer comme un ânon que tu charges aussi longtemps qu’il t’est possible et qu’il t’est donné de le faire. Mais si un courrier public ou un soldat te le prend, lâche-le, ne résiste pas, ne grogne pas ; sinon tu recevras des coups et tu perdras tout de même ton âne. Mais, s’il faut avoir cette attitude à l’égard du corps, voit ce qui est laissé à tout le reste, à tout ce qu’on se procure dans l’intérêt du corps. Si le corps est un ânon, le reste c’est son mors, son harnais, ses sabots, son orge, son foin. Laisse aller tout cela aussi, détache-t-en plus vite encore et plus facilement que de ton âne.

Ainsi préparé et exercé à séparer les choses qui te sont étrangères de celles qui te sont propres, celles qui peuvent être empêchées de celle qui ne peuvent pas l’être, à considérer que celles-ci ont rapport à toi et non celles-là, à donner toute ton attention à tes désirs et à tes aversions, que peux-tu craindre encore ?

Personne.

En effet pour quoi craindrais-tu ? Pour les choses qui sont tiennes, en qui réside la substance du bien et du mal ? Et qui a pouvoir sur elles ? Qui peut te les enlever, te faire obstacle ? On ne le peut pas plus que l’on ne peut faire obstacle à Dieu. Est-ce donc pour le corps et pour tes biens ? Pour des choses qui te sont étrangères, qui n’ont pas rapport à toi ? Dès le début, à quoi t ‘exerçais-tu, sinon à distinguer ce qui est tien et non tien, ce qui dépend de toi et ce qui n’en dépend pas, ce qui rencontre des obstacles et ce qui n’en rencontre pas ? Pourquoi es-tu venu chez les philosophes ? Pour ne pas être moins malheureux et moins infortuné ? Donc, grâce à cette définition, tu vivras sans crainte et ans le calme. Et qu’as-tu à voir avec le chagrin ? Car c’est ce dont l’attente produit la crainte qui, en survenant, produit le chagrin. Et de quoi encore auras-tu un désir passionné ? Car tu as un désir bien réglé et fixe des choses qui dépendent de ta volonté parce qu’elles sont belles, mais tu n’as pas le désir de celles qui n’en dépendent pas, désir qui ouvrirait la porte à la déraison, à l’impulsion qui se précipite en dehors de toute mesure.

 

 

Epictète. Entretiens, L. IV p. 1047.

 

B)    Le Sujet est le principe de la connaissance en général.

 

Dans les Méditations, Descartes se propose de reconstruire tout l’édifice du savoir (qu’il appelle Philosophie) à partir de bases solides, irréfutables. Pour cela il commence par remettre en question tout ce à quoi il a cru, tout ce qui avait pour lui une valeur de vérité. C’est la tâche de la première méditation, qui s’intitule d’ailleurs « Des choses que l’on peut révoquer en doute ». Dans cette perspective, il classe les connaissances qu’il pensait posséder en trois catégories :

1)      Celles qui viennent d’autrui (ce que l’on m’a dit, ce que j’ai lu…).

2)      Celles qui viennent de ma propre expérience, c’est-à-dire de la perception directe de ce que je crois être la réalité extérieure (ce que j’ai vu, touché…).

3)      Celles qui ne semblent venir que du raisonnement pur (la somme des angles d’un triangle est égale à 180°, le tout est plus grand que la partie…).

De cette façon, il lui sera plus facile d’examiner la valeur de ses connaissances : au lieu de les considérer une par une, il suffira d’examiner leur source. S’il y a une seule raison, même légère, de douter de celle-ci, toutes les connaissances qui en proviennent devront être rejetées, au moins provisoirement.

 Or Descartes trouve des motifs de suspecter ces trois origines :

 

1)      Autrui peut se tromper ou vouloir me tromper, on a de nombreux exemples de ces deux cas.

 

2)      Je suis sujet à des erreurs de perception, à des illusions (d’optique par exemple).

 

De plus, il m’arrive de rêver en dormant et de croire fermement voir ou entendre telle ou telle chose alors que je suis endormi. De cette situation, je peux tirer une hypothèse : la vie que j’appelle vie à l’état de veille n’est peut-être qu’un long rêve, relativement cohérent. Certes, cette hypothèse est peu crédible, et je dois me forcer pour lui donner quelque apparence de réalité. Mais je ne vois pas comment prouver qu’il n’en est rien. Je peux même imaginer que je suis seul au monde, ou plutôt qu’il n’y a pas de monde mais seulement moi et un être très puissant et mal intentionné qui se complaît à m’envoyer des perceptions auxquelles rien de réel ne correspond (être que Descartes appelle « le malin génie »). C’est donc la valeur de toutes mes pensées en tant que représentatives d’autre chose qu’elles-mêmes qui se trouve ainsi remise en question.

 

3)      Les raisonnements semblent échapper à cette remise en question car leur valeur ne dépend pas de leur accord avec un objet extérieur à celui qui est pensé par l’esprit. J’ai bien dans ce cas une évidence (2+2 ne peut pas faire 5…). Mais si cette évidence me satisfait pleinement lorsqu’elle a lieu, rien ne m’empêche d’en douter après coup en forgeant l’hypothèse d’un Dieu trompeur qui m’aurait créé de telle sorte que je me trompe alors même que j’ai l’impression d’être devant une vérité évidente.

Aucune connaissance ne paraît donc échapper à ce doute volontairement conduit. Aussi Descartes peut-il écrire au début de la seconde méditation :

 Descartes

« Je suppose donc que toutes les choses que je vois sont fausses ; je me persuade rien n’a jamais été de tout ce que ma mémoire remplie de mensonges me représente ; je pense n’avoir aucun sens ; je crois que le corps, la figure, le mouvement et le lieu ne sont que des fictions de mon esprit. Qu’est-ce donc qui pourra être estimé véritable ? Peut-être rien autre chose, sinon qu’il n’y a rien au monde de certain. »

 

C’est parvenu à ce point que Descartes va faire sa première découverte positive : je peux en effet douter de tout sauf de moi-même en tant que « chose qui pense ». C’est le fameux « cogito » (je pense) qui va fournir à Descartes la première vérité indubitable, apodictique, base de la philosophie nouvelle qu’il entend édifier.

 

 

 

« Moi donc à tout le moins ne suis-je pas quelque chose ? Mais j’ai déjà nié que j’eusse aucun sens ni aucun corps. J’hésite néanmoins, car que s’ensuit-il de là ? Suis-je tellement dépendant du corps et des sens que je ne puisse être sans eux ? Mais je me suis persuadé qu’il n’y avait rien du tout dans le monde, qu’il n’y avait aucun ciel, aucune terre, aucun esprit, ni aucun corps ; ne me suis-je donc pas persuadé que je n’étais point ? Non certes, j’étais sans doute, si je me suis persuadé, ou seulement si j’ai pensé quelque chose.

Mais il y a un je ne sais quel trompeur très puissant et très rusé, qui emploie toute son industrie à me tromper toujours. Il n’y a donc point de doute que je suis, s’il me trompe ; et qu’il me trompe tant qu’il voudra, il ne saurait jamais faire que je ne sois rien, tant que je penserai être quelque chose. De sorte qu’après y avoir bien pensé, et avoir soigneusement examiné toutes choses, enfin il faut conclure, et tenir pour constant que cette proposition : je suis, j’existe, est nécessairement vraie, toutes les fois que je la prononce, ou que je la conçois en mon esprit. »

 

Descartes, Méditations métaphysiques, 1641. Extrait de la seconde méditation : De la Nature de l’esprit humain ; qu’il est plus aisé à connaître que le corps.

 

 

 

 

2)      La conscience et l’inconscient.

 


A)    Le psychique ne coïncide pas avec la conscience.

 

On nous conteste de tous côtés le droit d’admettre un psychique inconscient et de travailler scientifiquement avec cette hypothèse. Nous pouvons répondre à cela que l’hypothèse de l’inconscient est nécessaire et légitime, et que nous possédons de multiples preuves de l’existence de l’inconscient. Elle est nécessaire parce que les données de la conscience sont extrêmement lacunaires ; aussi bien chez l’homme sain que chez le malade, il se produit fréquemment des actes psychiques qui, pour être expliqués, présupposent d’autres actes qui, eux, ne bénéficient pas du témoignage de la conscience. Ces actes ne sont pas seulement les actes manqués et les rêves, chez l’homme sain, et tout ce qu’on appelle les symptômes psychiques et phénomènes compulsionnels chez le malade ; notre expérience quotidienne la plus personnelle nous met en présence d’idées qui nous viennent sans que nous en connaissions l’origine, et de résultats de pensée dont l’élaboration nous est demeurée cachée.

 

    Tous ces actes conscients demeurent incohérents et incompréhensibles si nous nous obstinons à prétendre qu’il faut bien percevoir par la conscience tout ce qui se passe en nous en fait d’actes psychiques. Mais ils s’ordonnent dans un ensemble dont on peut montrer la cohérence, si nous interpolons les actes inconscients inférés. Or, nous trouvons dans ce gain de sens et de cohérence une raison, pleinement justifiée, d’aller au-delà de l’expérience immédiate. Et s’il s’avère de plus que nous pouvons fonder sur l’hypothèse de l’inconscient une pratique couronnée de succès, par laquelle nous influençons, conformément à un but donné, le cours des processus conscients, nous aurons acquis, avec ce succès, une preuve incontestable de l’existence de ce dont nous avons fait l’hypothèse.

 

   L’on doit donc se ranger à l’avis que ce n’est qu’au prix d’une prétention intenable que l’on peut exiger que tout ce qui se produit dans le domaine psychique doive aussi être connu de la conscience.

 

 

                                   Freud, Métapsychologie, 1915.

 

 

 freud

 

 

B)    « Le « moi » n’est pas le maître dans sa propre maison ».

 

L'homme, quelque rabaissé qu'il soit au-dehors, se sent souverain dans sa propre âme. Il s'est forgé quelque part, au cœur de son moi, un organe de contrôle qui sur­veille si ses propres émotions et ses propres actions sont conformes à ses exigences. Ne le sont-elles pas, les voilà impitoyablement inhibées et reprises. La perception intérieure, la conscience, rend compte au moi de tous les processus importants qui ont lieu dans l'appareil psychique, et la volonté, guidée par ces renseignements, exécute ce qui est ordonné par le moi, corrigeant ce qui voudrait se réaliser de manière indé­pendante. Car cette âme n'est rien de simple, mais bien plutôt une hiérarchie d'instan­ces supérieures ou inférieures, un enchevêtrement d'impulsions qui, indépendantes les unes des autres, cherchent à se réaliser et qui répondent au grand nombre d'instincts et de rapports au monde extérieur, beaucoup d'entre elles étant contraires et incompa­tibles. Il est nécessaire à la fonction psychique que l'instance supérieure prenne connaissance de tout ce qui se prépare et que sa volonté puisse pénétrer partout pour y exercer son influence. Et le moi se sent assuré aussi bien de l'intégralité et de la sûreté des renseignements que de l'exécution des ordres qu'il donne.

 

Dans certaines maladies et, de fait, justement dans les névroses, que nous étudions, il en est autrement. Le moi se sent mal à l'aise, il touche aux limites de sa puissance en sa propre maison, l'âme. Des pensées surgissent subitement dont on ne sait d'où elles viennent ; on n'est pas non plus capable de les chasser. Ces hôtes étrangers semblent même être plus forts que ceux qui sont soumis au moi; ils résistent à toutes les forces de la volonté qui ont déjà fait leurs preuves, restent insensibles à une réfutation logique, ils ne sont pas touchés par l'affirmation contraire de la réalité. Ou bien il survient des impulsions qui semblent provenir d'une personne étrangère, si bien que le moi les renie, mais il s'en effraie cependant et il est obligé de prendre des précautions contre elles. Le mot se dit que c'est là une maladie, une invasion étran­gère et il redouble de vigilance, mais il ne peut comprendre pourquoi il se sent si étrangement frappé d'impuissance.

 

La psychiatrie conteste à la vérité que ces phénomènes soient le fait de mauvais esprits du dehors qui auraient fait effraction dans la vie psychique, mais elle se con­tente alors de dire en haussant les épaules : dégénérescence, prédisposition héré­ditaire, infériorité constitutionnelle! La psychanalyse entreprend d'élucider ces cas morbides inquiétants, elle organise de longues et minutieuses recherches, elle se forge des notions de secours et des constructions scientifiques, et, finalement, peut dire au mot : « Il n'y a rien d'étranger qui Se soit introduit en toi, c'est une part de ta propre vie psychique qui s'est soustraite à ta connaissance et à la maîtrise de ton vouloir. C'est d'ailleurs pourquoi tu es si faible dans ta défense ; tu luttes avec une partie de ta force contre l'autre partie, tu ne peux pas rassembler toute ta force ainsi que tu le ferais contre un ennemi extérieur. Et ce n'est même pas la pire ou la plus insignifiante partie de tes forces psychiques qui s'est ainsi opposée à toi et est devenue indépen­dante de toi-même. La faute, je dois le dire, en revient à toi. Tu as trop présumé de ta force lorsque tu as cru pouvoir disposer à ton gré de tes instincts sexuels et n'être pas obligé de tenir compte le moins du monde de leurs aspirations. Ils se sont alors révoltés et ont suivi leurs propres voies obscures afin de se soustraire à la répression, ils ont conquis leur droit d'une manière qui ne pouvait plus te convenir. Tu n'as pas su comment ils s'y sont pris, quelles voies ils ont choisies ; seul, le résultat de ce travail, le symptôme, qui se manifeste par la souffrance que tu éprouves, est venu à ta connaissance. Tu ne le reconnais pas, alors, comme étant le rejeton de tes instincts repoussés et tu ignores qu'il en est la satisfaction substitutive.

 

« Mais tout ce processus n'est possible qu'à une seule condition : c'est que tu te trouves encore dans l'erreur sur un autre point important. Tu crois savoir tout ce qui se passe dans ton âme, dès que c'est suffisamment important, parce que ta conscience te l'apprendrait alors. Et quand tu restes sans nouvelles d'une chose qui est dans ton âme, tu admets, avec une parfaite assurance, que cela ne s'y trouve pas. Tu vas même jusqu'à tenir « psychique » pour identique à « conscient », c'est-à-dire connu de toi, et cela malgré les preuves les plus évidentes qu'il doit sans cesse se passer dans ta vie psychique bien plus de choses qu'il ne peut s'en révéler à ta conscience. Laisse-toi donc instruire sur ce point-là!

 

« Le psychique ne coïncide pas en toi avec le conscient : qu'une chose se passe dans ton âme ou que tu en sois de plus averti, voilà qui n'est pas la même chose. A l'ordinaire, J'en conviens, le service d'information fait à ta conscience peut suffire à tes besoins. Tu peux te bercer de l'illusion que tu apprends tout ce qui est le plus important. Mais dans bien des cas, par exemple à l'occasion de l'un de ces conflits instinctuels, il te fait faux bond, et alors ta volonté ne va pas plus loin que ton savoir. Mais, dans tous les cas, ces renseignements de ta conscience sont incomplets et souvent peu sûrs ; bien souvent encore il se trouve que tu n'es informé des événe­ments que lorsqu'ils sont accomplis et que tu n'y peux plus rien changer. Qui pourrait, même lorsque tu n'es pas malade, estimer tout ce qui se meut dans ton âme dont tu ne sais rien ou sur quoi tu es faussement renseigné? Tu te comportes comme un monar­que absolu qui se contente des informations que lui donnent les hauts dignitaires de la cour et qui ne descend pas vers le peuple pour entendre sa voix. Rentre en toi-même profondément et apprends d'abord à te connaître, alors tu comprendras pourquoi tu vas tomber malade, et peut-être éviteras-tu de le devenir. »

 

C'est de cette manière que la psychanalyse voudrait instruire le moi. Mais les deux clartés qu'elle nous apporte : savoir, que la vie instinctive de la sexualité ne saurait être complètement domptée en nous et que les processus psychiques sont en eux-mêmes inconscients, et ne deviennent accessibles et subordonnés au moi que par une perception incomplète et incertaine, équivalent à affirmer que le moi n'est pas maître dans sa propre maison. Elles constituent à elles deux la troisième humiliation de l'amour-propre humain, je l'appellerai la psychologique. Quoi d'étonnant alors à ce que le moi n'accorde pas ses faveurs à la psychanalyse et refuse opiniâtrement d'avoir foi en elle!

 

Peu d'hommes, sans doute, s'en rendent clairement compte : ce serait une démarche lourde de conséquences pour la science comme pour la vie pratique que d'accepter l'hypothèse de processus psychiques inconscients. Mais hâtons-nous d'ajouter que ce n'est pas la psychanalyse qui, la première, a fait ce pas. D'éminents philosophes peuvent être cités pour ses devanciers, avant tout autre le grand penseur Schopenhauer, dont la « volonté » inconsciente équivaut aux instincts psychiques de la psychanalyse. C'est ce même penseur, d'ailleurs, qui, en des paroles d'une inoubliable vigueur, a rappelé aux hommes l'importance toujours sous-estimée de leurs aspirations sexuelles. La psychanalyse n'a que l'unique avantage de ne pas affirmer sur un mode abstrait ces deux propositions si pénibles au narcissisme, celle de l'importance psychique de la sexualité comme celle de l'inconscience de la vie psychique. Elle en apporte la preuve au moyen d'un matériel qui intéresse chacun en particulier et qui oblige chacun à prendre parti en face de ces problèmes. Mais c'est précisément à cause de cela qu'elle s'attire l'aversion et la résistance humaines, lesquelles, devant le grand nom du philosophe, s'écartent encore, effarouchées.

                                                                               FREUD, Une difficulté de la psychanalyse. (1917)

 

C)    Quel est le vrai « Sujet » ?

 carl jung-glasses

J’entends par « Moi » un complexe de représentations formant, pour moi-même, le centre du champ conscienciel, et me paraissant posséder un haut degré de continuité et d’identité avec lui-même… Mais le Moi n’étant que le centre du champ conscienciel ne se confond pas avec la totalité de la psychè ; ce n’est qu’un complexe parmi beaucoup d’autres. Il y a donc lieu de distinguer entre le Moi et le Soi, le Moi n’étant que le sujet de ma conscience alors que le Soi est le sujet de la totalité de la psychè, y compris de l’inconscient.

 

                                                                                  JUNG ; Types psychologiques. (1921)

 

 

 

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Relations avec le moi supérieur.

Tout homme a son bon jour, où il trouve son moi supérieur ; et la véritable humanité veut qu’on n’apprécie chacun que d’après cet état et non d’après les jours ouvrables de dépendance et de servilité. On doit, par exemple, juger et honorer un peintre d’après la vision la plus haute qu’il a été capable de voir et de rendre. Mais les hommes eux-mêmes ont des relations très diverses avec ce moi supérieur et sont souvent leurs propres comédiens, en ce sens qu’ils recommencent toujours à imiter, par la suite, ce qu’ils sont dans ces moments. Beaucoup vivent dans la frayeur et l’humilité devant leur idéal et voudraient le renier : ils ont peur de leur moi supérieur, parce que, quand il parle, sa voix est exigeante. En outre il jouit de la liberté mystérieuse de venir ou de ne pas se manifester, à sa guise ; c’est pourquoi on l’appelle souvent un don des dieux, tandis qu’en réalité c’est tout le reste qui est un don des dieux (du hasard) : mais lui, c’est l’homme même.

 

                                                              NIETZSCHE ; Humain, trop humain ; Livre 1, § 624.(1878)

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