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14 juin 2015 7 14 /06 /juin /2015 11:39
Le sens de l'histoire

Comment penser un sens de l’Histoire ?

L’Histoire peut avoir un sens si nous pouvons déceler une direction. Le cours des événements, si l’on prend un peu de hauteur, indique-t-il une direction ?

Dans les sociétés traditionnelles, le temps est cyclique : des phases successives se reproduisent selon un ordre immuable et toujours recommencé : naissance, croissance, maturité, décadence et mort. C’est dans la pensée biblique que semble se faire jour l’idée d’une histoire linéaire : il y a eu un début absolu, la création du monde, et il y aura une fin aux malheurs du monde. Cette idée devient centrale dans la vision chrétienne : ce monde est voué à la disparition et il y aura une « Jérusalem » céleste qui succèdera aux vicissitudes de l’Histoire.

Pour qu’il y ait un sens de l’Histoire, il faudrait que les événements se succèdent de telle manière que l’on ait l’impression d’avancer vers un but. Cette avancée se dit « progrès » (du latin progressus : marche en avant).

L’idée de Progrès est relativement récente. Elle apparaît déjà dans la conception humaniste du 16ème siècle qui refuse de faire du passé antique une sorte d’âge d’or et de modèle indépassable. Cette idée prend une forme plus affirmée au 17ème et surtout au 18ème siècles.

C’est le siècle dit des « Lumières » qui voit s’épanouir l’idée que l’humanité progresse. L’Histoire n’est plus une succession de phases qui se répètera indéfiniment, ni le temps avant le jugement dernier, elle est le processus par lequel l’humanité va vers un « mieux ».

Comment définir ce « mieux » ?

  • On peut d’abord l’envisager, c’est ce que feront les Encyclopédistes, comme une situation où l’on sait plus de choses, une situation où la nature est de mieux en mieux comprise.
  • L’autre aspect de cette amélioration, c’est l’augmentation de la production : économiquement parlant, les individus des pays développés ont une situation matérielle qui est plus satisfaisante.
  • Mais c’est aussi une situation où les hommes sont plus « civilisés », où les rapports entre eux sont moins fondés sur la violence et davantage sur la raison. Les lois remplacent les décrets arbitraires de ceux ou de celui qui gouvernent.

On peut donc penser que les hommes vont vers une amélioration du point de vue scientifique et technique, du point de vue économique et du point de vue moral ou du moins juridique.

Kant va pouvoir alors théoriser cette conception du Progrès dans un texte célèbre : « Idée d’une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique » (1784).

Y a -t-il une finalité à l’œuvre dans l’Histoire ? Kant répond par l’affirmative au vu des améliorations déjà mentionnées. Mais encore faut-il montrer que celles-ci ne sont pas dues au hasard, qu’elles sont bien le signe que l’humanité se dirige vers un but. C’est que prétend faire Kant en montrant que ce mouvement vers l’amélioration a été voulu par la nature. En effet, la nature a fait en sorte que ce mouvement ait lieu de deux façons :

  1. En faisant l’homme faible et vulnérable du point de vue physique, elle le forçait à développer ses capacités intellectuelles.
  2. En faisant l’homme égoïste et cupide, elle le forçait à entrer en compétition avec ses semblables et à réguler cette compétition par des lois.

C’est par cette « insociable sociabilité » que les individus sont amenés à sublimer leur égoïsme en le dirigeant vers une concurrence dont tout le monde profite. Cette compétition interindividuelle qui aboutit à la formation d’Etats dotés d’une législation rationnelle se poursuit sur le plan international et devrait aboutir selon Kant à une législation entre les Etats eux-mêmes. C’est donc l’idéal d’une paix universelle et d’un développement indéfini des capacités humaines qui est la finalité de l’Histoire. Cette finalité est d’abord inconsciente, mais la prise de conscience de celle-ci est maintenant la condition de la progression elle-même.

Cette idée sera reprise par Hegel et par Marx, même si c’est en subissant des modifications importantes. Pour Hegel, ce qui restait chez Kant une sorte d’idéal dont on aurait à se rapprocher indéfiniment est devenu une réalité effective. C’est la réalisation du concept d’humanité qui est à l’œuvre dans l’Histoire. La reconnaissance de la liberté humaine est l’Histoire elle-même. Mais alors qu’elle passe pour Hegel par la construction d’un Etat rationnel, elle suppose chez Marx la suppression de la division de la société en classes. La finalité est cependant la même : l’Histoire est celle de la liberté humaine qui s’affranchit des limites naturelles et de son aliénation dans des formes politiques qui ne respectent pas cette liberté.

A la fin du 20ème siècle, un philosophe américain, Francis Fukuyama, reprendra la vision hégélienne dans un article célèbre, « La fin de l’Histoire » (1989, dans la revue « The National Interest »). Sa thèse est assez simple : après l’échec de l’utopie marxiste d’une société sans classes, après la défaite des régimes totalitaires qui écrasaient la liberté humaine, ce qui émerge c’est l’installation de régimes démocratiques où se conjuguent le respect des libertés individuelles et la libre concurrence des agents économiques. Ce pourquoi on peut affirmer que l’Histoire s’est achevée, c’est que la finalité intrinsèque est en quelque sorte réalisée : les hommes ont compris, du moins dans leur immense majorité, qu’ils devaient vivre dans le respect des droits de chacun tout en laissant place à une compétition pacifique qui permette de continuer à améliorer leurs conditions de vie.

Fukuyama est revenu récemment sur son analyse. Dans un article publié le 6 juin 2014 dans le Wall Street Journal, (extraits traduits en français dans le n° 1274 de « Courrier international ») il reconnaît que la réalisation concrète de l’idéal de la société démocratique n’est pas définitivement acquise. Il reconnaît qu’après une période d’extension des régimes démocratiques, la phase récente a vu une « récession démocratique[1] ». Mais il maintient que l’idéal démocratique n’a pas de concurrent sérieux. Certes, il existe une tendance à utiliser les institutions démocratiques pour les mettre au service d’intérêts particuliers, et on ne doit pas tenir pour acquise la situation démocratique, mais cela ne remettrait pas en cause la finalité elle-même.

Pourtant, on peut se demander si le sens de l’Histoire est bien celui auquel pense Fukuyama. Trois raisons au moins permettent d’en douter.

  1. Le développement récent du capitalisme montre une exacerbation de la concurrence entre les économies, la mondialisation ne débouche pas sur une amélioration générale des niveaux de vie. Les inégalités se creusent et la politique de redistribution semble remise en cause dans les pays où s’étaient mis en place des dispositifs visant à maintenir une certaine cohésion sociale. L’économiste Thomas Piketty, dans son livre « Le Capital au XXIème siècle » montre que le capitalisme contemporain (re)devient un capitalisme de rentiers pour lesquels les profits financiers comptent davantage que l’investissement productif.
  1. Plus grave, le modèle de développement basé sur la croissance continue de la production et de la consommation montre ses limites : les ressources naturelles s’épuisent et l’environnement se dégrade. A l’horizon 2050, ce ne sont pas loin de 10 milliards d’êtres humains qui habiteront cette planète. Peut-on sérieusement envisager une croissance indéfinie dans un monde limité ? Le « développement » de la production peut-il être vraiment durable ? Au moment où des scientifiques théorisent notre situation historique en parlant d’anthropocène, on peut se demander si l’humanité saura construire un nouveau modèle de comportement qui permette à l’Histoire de se poursuivre.
  1. Le progrès technique devient de plus en plus dangereux. L’idéologie du transhumanisme et les progrès de l’intelligence artificielle menacent directement la consistance même de l’humanité. Les transhumanistes veulent ultimement la disparition de l’espèce humaine en tant que telle. Le transfert des tâches d’administration et de décision à des intelligences artificielles remet très directement en question la liberté humaine.

On constate donc que le sens de l’Histoire reste problématique puisque les conditions de vie que les hommes se créent ne sont pas forcément favorables à la poursuite de l’aventure humaine…

[1] Cette notion de « régression démocratique » est théorisée par Larry Diamond : « L’expansion de la liberté et de la démocratie dans le monde a subi un coup d’arrêt durable aux alentours de 2006. Depuis cette année, il n’y a pas eu d’accroissement net du nombre de démocraties électorales, qui oscille entre 114 et 119 (soit 60% des Etats du monde). Le nombre de démocraties électorales et libérales a commencé à décliner après 2006 puis s’est stabilisé. Le niveau moyen de liberté dans le monde s’est également détérioré légèrement depuis 20016. » in « Facing up to the democratic Recession » ; Journal of Democracy, janvier 2015.

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Published by Clavier
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