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22 mars 2014 6 22 /03 /mars /2014 15:05

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On a cru longtemps que la valeur d’une culture dépendait du degré de son développement technique. Selon cette perspective, l’histoire de l’humanité aurait été celle du progrès vers une civilisation toujours plus puissante, dotée de dispositifs techniques de plus en plus performants. Mais cette idée à la fois naïve et intéressée a été battue en brèche par les recherches ethnologiques et anthropologiques : c’est la civilisation occidentale qui a érigé le développement technique en critère exclusif du progrès, alors que d’autres cultures ne se sont pas donné les mêmes priorités. Et d’ailleurs c’est maintenant au sein même de cette civilisation occidentale que surgit de plus en plus un doute sur la nature de ce progrès. Nous sommes de moins en moins certains que l’on puisse prouver la réalité d’un progrès réel de la culture en s’appuyant sur le développement des techniques. Pour tenter d’y voir plus clair sur cette relation entre l’essor des techniques et la notion de progrès culturel, nous allons d’abord tenter de clarifier les notions en jeu. Puis nous verrons en pourquoi on a pu sinon identifier du moins associer de façon si forte développement technique et progrès. Enfin nous nous prononcerons sur la question de savoir s’il faut maintenir cette association ou au contraire la révoquer.

 

Les notions que nous devons tenter d’éclaircir sont au nombre de trois : celle de technique, puis de culture et enfin de progrès.

Le mot « technique » provient du grec « techné » qui signifiait « savoir-faire » en général, soit une connaissance de procédés propres à produire un résultat prédéfini. Et c’est bien en ce sens qu’il convient aujourd’hui de prendre ce mot : la technique, c’est un ensemble de procédés agencés rationnellement pour atteindre un objectif préalablement fixé. En ce sens la technique se distingue et s’oppose à la nature. La nature produit de façon spontanée, sans que l’homme intervienne de façon réfléchie, alors que la technique suppose un « plan », une distinction entre les moyens et le but à atteindre. Mais ce sens général mérite d’être examiné de façon plus attentive. Car nous risquons de confondre sous me même terme des actions très différentes. Entre la technique artisanale et la technique industrielle, il  n’y a pas en effet qu’une simple nuance, il y a une profonde différence. La technique artisanale fait intervenir des capacités diverses chez l’artisan. Il ne s’agit pas seulement de la raison qui agence les différentes étapes, mais de l’imagination qui préfigure le résultat, de l’intuition qui perçoit de façon globale l’accord entre les gestes et le but à atteindre et l’adéquation entre la matière première et l’objet fini. De sorte que l’ensemble de l’activité ne peut pas entièrement s’objectiver. Par contre dans la technique industrielle, l’ensemble du processus est rationalisé et le rôle de l’individu est moins important, même si sa compétence peut être élevée, ce qui n’est pas toujours le cas. Ou bien c’est l’ouvrier qui exécute à la chaîne des gestes identiques ou bien c’est le technicien qui surveille le fonctionnement de la machine. Dans les deux cas, la marge d’initiative personnelle est très réduite, l’intuition et l’imagination n’interviennent pas.

Passons maintenant à la notion de culture. L’étymologie nous apprend que ce mot vient du latin « cultura », de la même famille que le verbe « colere », qui signifie « prendre soin de quelque chose », « veiller sur » un être. La culture, c’est dans un sens large tout ce que les hommes ajoutent à la nature par leur initiative propre et qu’ils transmettent aux générations suivantes : les langues, les institutions, les croyances, les savoirs, les techniques, les coutumes…

Enfin, arrêtons-nous un moment sur la notion de progrès. Le progrès, c’est au sens originel l’action d’avancer (du latin progressus), c’est la « marche en avant ». Parfois le mot est simplement synonyme d’augmentation, parfois il a une connotation positive, celle d’amélioration. Le « Progrès », avec une majuscule désigne à la fois une valeur et un processus temporel ver un « mieux être ». C’est ici d’ailleurs le lieu d’une confusion car tout pas « en avant » n’est pas forcément fait dans la bonne direction, et toute augmentation n’est pas forcément une bonne chose (on peut parler de la progression de la criminalité par exemple). C’est là que prend d’ailleurs sa source  la question que nous avons à résoudre. Le développement des techniques est une augmentation des techniques, à la fois dans leur nombre et dans leur puissance, mais est-ce vraiment un progrès au sens d’une avancée vers un état meilleur qui concernerait la culture en général ?

***

Après avoir clarifié ces notions, il nous sera maintenant plus facile d’analyser l’association entre le développement des techniques et le progrès culturel en général.

Développer des techniques, c’est en augmenter le nombre et leur pouvoir. C’est permettre une division du travail qui a son tour rend possible une spécialisation et une meilleure efficacité. Nous avons vu que le développement des techniques était une catégorie qui avait pu servir à penser l’histoire de l’humanité. A chaque stade de l’évolution technique correspond un stade de la culture. On parle ainsi de l’âge de la pierre taillée, de l’âge du bronze, etc. Plus une société donnée développe des techniques, plus elle progresse culturellement, du moins c’est ce qui semble évident. La civilisation n’a pu apparaître qu’avec les villes, et les villes supposent une agriculture performante. Les techniques qui ont permis l’essor de l’agriculture ont donc permis les villes, et à travers les villes l’apparition d’autres techniques artisanales, l’art, les sciences. Les techniques, au fur et à mesure qu’elles deviennent plus complexes, entraînent des changements dans tous les domaines. A tel point qu’un penseur comme Marx a pu faire de la base technique d’une société la cause déterminante de sa structure politique et sociale. C’est ainsi qu’il écrit : «Les rapports sociaux sont intimement liés aux forces productives. En acquérant de nouvelles forces productives, les hommes changent leur mode de production, et en changeant le mode de production, la manière de gagner leur vie, ils changent tous leurs rapports sociaux. Le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain ; le moulin à vapeur, la société avec le capitalisme industriel.» (Misère de la philosophie ; 1847).

Les inventions techniques favorisent les échanges (techniques de navigation), les rendent indispensables (commerce de matières premières, découvertes de nouvelles denrées…), elles stimulent le savoir, elles créent des surplus de richesses qui seront alors disponibles pour favoriser les arts et les sciences. Les nouvelles techniques exigent des compétences accrues, et donc la nécessité d’instruire la plus grande partie de la population, ce qui va entraîner des changements sur le plan politique car des individus plus instruits voudront disposer de droits politiques. Ce processus se perpétue aujourd’hui encore : le développement des techniques implique la diffusion des savoirs et donc une période de formation plus longue. Dans un monde où les techniques se développent, chaque individu est poussé à se cultiver, à acquérir des compétences nouvelles. Si la culture est le soin mis à une chose, il faut bien reconnaître que le développement des techniques entraîne avec lui une attention particulière pour le « capital humain ».

C’est donc à juste titre, du moins apparemment, que l’on a pu prendre comme indicateur du progrès de la culture le développement des techniques. La preuve qu’une société est civilisée, que sa culture est avancée, c’est justement son niveau technologique. D’ailleurs on en aurait une confirmation en mettant en relation le niveau scientifique d’un pays et son niveau de développement technique. Le pays le plus avancé technologiquement aujourd’hui, ce sont les Etats-Unis d’Amérique, et c’est aussi, cela ne surprendra pas, le pays qui compte le plus de prix Nobel.

Nous pouvons donc comprendre que l’on assimile plus ou moins augmentation des techniques et progrès culturel, et en tout cas que l’on fasse du premier le signe distinctif du second. Mais est-ce aussi simple ? N’y aurait-il pas plutôt des contradictions, voire même des incompatibilités entre un progrès culturel réel et l’accroissement des techniques ?

***

Reprenons en effet notre examen. La notion de progrès, on l’a vu, est étroitement associée à l’idée d’amélioration et en même temps à celle d’augmentation. Or s’il y a bien augmentation des capacités techniques, du moins dans les sociétés qui se sont engagées dans la voie de ce que l’on appelle d’ailleurs le « développement », il n’est pas du tout sûr que ce soit toujours pour le mieux. Le développement scientifique et technique a permis d’inventer des armes nucléaires dont la puissance de destruction dépasse tout ce que l’on avait pu imaginer : faut-il pour autant voir dans les explosions d’Hiroshima et de Nagasaki le signe d’un progrès ? On dira qu’il s’agit d’un cas exceptionnel, d’une situation de guerre qui comporte par elle-même un caractère brutal. Mais cet exemple n’en est pas moins révélateur : les hommes qui ont décidé de lancer ces bombes sur des millions de civils désarmés ont fait un choix politique et moral. Le pays le plus développé, techniquement et militairement, a décidé d’utiliser cette puissance pour gagner plus rapidement la guerre, au mépris de dizaines de milliers de vies humaines. D’ailleurs, il ne s’agit pas d’un exemple isolé, la guerre de 1914-1918 a vu pour la première fois un usage systématique des techniques les plus sophistiquées dans le but de détruire un  nombre maximal d’êtres humains. La présence de techniques sophistiquées n’est donc pas la preuve d’un progrès de la culture du point de vue moral puisque rien n’indique que ces techniques seront utilisées pour améliorer les relations entre les hommes en les rendant plus harmonieuses. Il reste toujours possible que les techniques soient employées contre les hommes.

 Mais là n’est pas la seule objection, ni même la principale. Le développement des techniques a modifié la technique elle-même, et cela n’est pas sans conséquences sur l’ensemble de la culture. Ainsi la guerre industrielle suppose l’industrie, qui elle-même suppose une objectivation totale de ce qui est. Le mot d’ordre de la modernité a été donné par Descartes quand il annonce que les hommes vont pouvoir devenir « comme maîtres et possesseurs de la nature » (Discours de la méthode, 1637). On est passé d’une technique artisanale, dans laquelle tout n’est pas objectivé, à une technique où le regard rationnel tient l’ensemble des êtres dans sa perspective utilitaire. Heidegger montre bien, dans son essai «La question de la technique » (1953) que la technique moderne, industrielle, porte en elle une modification radicale de notre rapport à ce qui est. La conséquence sur la culture est évidente. Ce qui est cultivé dans et par le développement technique, c’est la capacité à s’emparer de ce qui est pour le faire servir à nos fins, c’est la soumission de tout être au calcul qui anticipe sur le résultat souhaité en transformant la réalité, y compris humaine, en simple moyen pour atteindre l’objectif. On conçoit donc qu’une telle culture unilatérale puisse s’opposer à la culture des autres dimensions de l’humanité. Que devient l’individu lorsqu’il n’est vu que comme un ensemble de moyens à utiliser pour obtenir des résultats ? Les notions de personnalité, de liberté, de respect sont reléguées à un statut subordonné, sinon totalement abandonnées afin d’atteindre l’efficacité maximale. Peut-on encore parler de progrès de la culture ? Ne s’agirait-il pas plutôt d’une nouvelle forme de barbarie ?

D’un point de vue anthropologique, Lévi-Strauss a montré que chaque culture avait « choisi » de cultiver telle ou telle manière d’être, telle ou telle capacité (« Race et histoire » ; 1952).  Il n’y a pas de raison de penser que le progrès technique soit la voie unique par laquelle doit passer chaque société humaine afin d’atteindre l’idéal du « développement ». Ainsi on s’est longtemps étonné que la civilisation aztèque n’ait pas connu l’usage de la roue, jusqu’à découvrir par des fouilles que des jouets d’enfants en étaient pourvus. Cela montre bien que les Aztèques avaient en quelque sorte «décidé » de ne pas utiliser la roue pour faire des chariots, préférant recourir à des esclaves ou à des animaux pour le transport. A l’inverse, l’essor de certaines techniques au moyen-âge est lié au refus chrétien de l’esclavage. (Jacques Ellul).

Nous ne pouvons donc pas assimiler développement technique et progrès culturel. La technique n’est qu’une des modalités de la culture et la technique industrielle, celle qui fait de son propre développement un objectif permanent, n’est qu’une forme qu’a prise la technique, il n’y a pas si longtemps. Croire que plus une société est techniquement avancée, et plus elle serait culturellement en progrès, c’est une naïveté que l’on peut fermement réfuter. Bien au contraire, une société peut être techniquement très performante et culturellement très pauvre. Pauvreté que l’on constate même sur le plan des connaissances scientifiques, puisqu’une enquête récente révèle qu’un quart des Américains ignore que la Terre tourne autour du soleil. Les techniques modernes de divertissement de masse, la facilité apparente des « échanges » entre les individus par l’intermédiaire des téléphones, ordinateurs, smartphones et réseaux sociaux, la facilité d’accéder à de multiples informations, tout cela peut recouvrir une absence de vraie culture. Le divertissement n’est pas forcément de l’art, les échanges rapides et faciles ne sont pas la garantie d’une véritable compréhension mutuelle, les informations ne sont pas des connaissances assimilées et comprises. La culture authentique suppose un effort personnel, une remise en question, la maîtrise d’un langage, la patience et le respect de son environnement. Toutes ces conditions ne sont pas compatibles avec la dure nécessité du « développement » des techniques.

***

Au terme de notre étude, que pouvons-nous affirmer ? Nous avons pu comprendre que la tentation était grande de faire du développement technique la marque du progrès culturel en général. Mais si progrès veut dire non pas une simple « marche en avant », mais une amélioration réelle, alors il faut bien reconnaître que non seulement on ne peut assimiler l’augmentation des techniques à une amélioration de la culture, que l’on ne peut non plus  faire de celle-ci le signe de celle-là, mais qu’il y a même lieu de renverser le rapport qui semblait évident entre ces deux notions. Il serait bien possible en effet que le développement sans limites de la technique conduise l’humanité vers un lieu où la culture authentique n’aurait plus sa place. Un monde où la recherche de la performance, de l’efficacité et du « résultat » aurait aboli la personne, la liberté et le respect de ce qui est « naturellement ». Non pas qu’il faille condamner toute innovation technique, ce qui serait absurde, mais il importe de comprendre que la technique seule n’est pas un gage de progrès, qu’elle peut même devenir, si l’on n’y prend garde, l’accoucheuse d’une nouvelle forme de barbarie.

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Published by Clavier - dans La Culture
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Louis Dellenbach 02/11/2015 18:23

Merci

Déborah 09/04/2015 07:06

Super article! Merci beaucoup

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