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12 février 2014 3 12 /02 /février /2014 22:46


 

Parmi les dangers inhérents à la technique, nous souhaiterions nous arrêter à celui qui touche à l’autonomie. La technique met-elle en danger l'autonomie, ou le danger réside-t-il plutôt en ce qu'elle porte à sa pleine réalisation l'idéal d'autonomie ?


Qu’est-ce que l’autonomie ? Etymologiquement, il s’agit de la capacité à se donner sa propre loi : auto-nomos. Dans la mesure où la technique permet à l’homme de ne pas subir les contraintes du milieu naturel mais au contraire de s’en libérer, il semble évident que la technique est un moyen et la marque même de notre autonomie. On remarquera qu’il y a lieu de distinguer l’autonomie et l’indépendance. L’indépendance consisterait à ne pas dépendre de quelque chose, de pouvoir donc exister et accomplir sa nature sans puiser ses forces en autre chose que soi. Il va de soi qu’ainsi entendue, l’indépendance des êtres humains par rapport à la nature est impossible par principe puisque nous sommes des êtres naturels, insérés dans la nature par notre corps qui a besoin pour vivre d’air, d’eau, de nourriture. On en dirait autant de l'indépendance à l'égard de la société puisque c'est en elle et par elle que nous actualisons nos potentialités humaines. Mais si l’indépendance est à strictement parler impossible, elle peut être cependant plus ou moins confusément recherchée, ne serait-ce qu’à travers le mythe d’un homme « augmenté » qui n’aurait plus à subir des contraintes naturelles comme le vieillissement, la maladie, la mort… Nous reviendrons sur ce mythe moderne de l’indépendance en abordant l’idéologie trans-humaniste. Qu’il nous suffise de noter que si l’indépendance est impossible, l’autonomie, elle, semble réalisable, et qu'elle est peut-être hantée par le désir d'atteindre cet impossible.

 

Confronté à une nature dont il dépend, l’homme se libère des contraintes en inventant des techniques qui lui donnent autant de moyens de les dépasser. Le feu et la métallurgie, dans le mythe de Prométhée, illustrent bien ce caractère libérateur de la technique : c’est désormais l’homme qui choisit de fabriquer telle ou telle chose, de donner telle ou telle forme.  Plus les hommes gagnent en habileté technique, plus ils dictent leur propre loi à la nature au lieu de subir les siennes. Prenons l’exemple du barrage sur le Rhin étudié par Heidegger[1], il est clair que nous sommes ici devant une nature « domptée », soumise à la volonté de l’homme qui s’en sert pour obtenir du courant électrique au lieu de se borner à constater sa puissance et même à la craindre. C’est la loi de l’homme qui s’impose à la nature et la soumet à sa volonté : triomphe de l’autonomie. On multiplierait les exemples, et on pourrait en choisir dans les domaines de la médecine ou de l’amélioration du confort en général, ce qui rendrait certainement plus sympathique les victoires obtenues par l’humanité sur une nature qui ne nous est pas toujours favorable. Cependant avec cette notion d’autonomie, nous sommes inévitablement engagés dans un rapport conflictuel avec la nature : c’est notre loi ou la sienne. On rétorquera bien sûr que nous ne pouvons commander à la nature qu’en lui obéissant, qu’il faut d’abord comprendre ses lois (au sens physique) avant de lui imposer les nôtres (au sens des modifications techniques). Mais ce retournement dialectique de la loi (d’abord subie et comprise, puis utilisée et imposée) n’enlève rien, bien au contraire, à l’essence conflictuelle de notre rapport avec elle. Ce que l’homme recherche, c’est le commandement, c’est la décision, c’est établir sa propre loi : l’autonomie.

 

La technique est donc l’expression de cette autonomie et en tant que telle elle est prise dans cette compréhension de la nature comme un ennemi à vaincre, une puissance à soumettre. Nous disons « la technique », mais il est bien évident que ce n’est pas la technique en général qui est en cause ici. Les hommes ont inventé des techniques sans éprouver le besoin de penser la nature comme une puissance à soumettre. Heidegger note bien la différence entre le vieux pont qui enjambe le Rhin et  la centrale qui le mure. Où situer la coupure entre la technique du pont et celle du barrage ? Quand donc s’est produit le passage entre des techniques qui maintenaient une sorte d’accord avec la nature et celles qui se tournent contre délibérément contre elles ? Nous ne sommes pas en mesure de répondre, pour l’instant, à ces questions. Nous nous contenterons de constater qu’un profond changement a eu lieu quand la technique est devenue l’expression concrète  d'un désir  d’autonomie explicitement assumé et proclamé. On ne peut ici que citer le propos tant de fois rappelé de Descartes quand il établit en quelque sorte le programme de la modernité : rendre les hommes « comme maîtres et possesseurs de la nature » (Discours de la méthode, 1637). Ce qui nous amène à une autre question, sans doute plus fondamentale : lorsque l’homme se voue au projet de l’autonomie, ne se livre-t-il pas alors sans aucune défense à ce projet lui-même ? Il n’y a rien de plus funeste que de se croire libre de décider alors que le principe  de sa décision, ici le désir même de « décider », ne sont pas remis en question, n’apparaissent pas comme questions. Tant que nous ne nous posons pas la question, il va de soi que si nous ne décidons pas, nous sommes soumis. Il ne nous vient pas à l’idée que c’est peut-être ce désir de décider qui nous accapare et nous soumet, nous faisant tout envisager comme matière à décision.

 

Que tout soit devenu matière à décision, c’est ce qui est de plus en plus évident dans ce qu’il est convenu d’appeler le « progrès » des nouvelles technologies. Après l’environnement des hommes (naturel et social), il restait deux domaines sur lesquels étendre l’empire de la décision : le corps propre et la pensée. Voilà désormais que ces deux régions sont également livrées au désir d’autonomie.

 

Nous ne nous attarderons pas sur la soumission du corps. Là encore il nous est possible d’observer la différence de nature entre l’ancien et le nouveau. Il y a toujours eu, bien évidemment,  des techniques ayant trait au corps. Techniques liées à des pratiques particulières, comme la chasse ou le combat, techniques médicales, techniques magiques. Mais ces techniques n’avaient jamais envisagé de modifier profondément le corps. La prothèse ne remplaçait pas la jambe artificielle, mais elle aidait ce qui restait de cette jambe à accomplir son activité de jambe. Les lunettes ne remplaçaient pas les yeux, mais permettaient à ceux-ci de retrouver une partie de leur capacité. Avec les techniques en cours de développement, nous sommes entrés dans la voie de « l’homme augmenté », de l’homme qui n’entend pas seulement pallier les insuffisances ponctuelles ou inévitables de son corps, les accompagner en en réduisant les dommages, mais plutôt les nier, les défaire, les remplacer par autre chose. L’homme prothétique de demain fera la guerre à son propre corps qui ne sera jamais assez performant, assez résistant, assez modifié. Il y a ici l’application au champ du corps de ce qui a été déjà expérimenté et accompli sur le plan de la nature environnante. L’idéal ultime de ce projet de dicter sa loi au corps, de réaliser la pleine autonomie de la décision, c’est le cyborg, le dépassement de l’homme en autre chose, dépassement encore plus radical que celui qu’avait subi le fleuve lorsqu’il avait été réduit à de la pression hydraulique.

 

Mais il n’y a pas que le corps, on l’a vu, qui restait à soumettre. Le dernier obstacle qui se dressait devant l’autonomie en tant que projet de tout soumettre à la décision, c’était la décision elle-même, le domaine du volontaire et de tout ce qui peut le conditionner. Il y a maintenant des technologies spécialement dédiées à la manipulation mentale, les « technologies de la persuasion ». Mais là encore il convient de ne pas tout confondre en assimilant des modes très différents de manipulation. On ne peut simplement renvoyer aux sophistes grecs ni même aux techniques rudimentaires de la manipulation des foules pour tenter de noyer dans une apparente continuité ce qui déjà s’annonce et se développe. Quelle est la différence ici entre « l’ancien » et le « nouveau » ? Essentiellement dans le consentement volontaire qui est désormais au principe de la manipulation et non plus simplement à son terme. Le sophiste parle pour persuader, mais l’écoutant ne cherche pas spécialement à l’être, ce qui instaure un rapport sinon de défiance, du moins de résistance plus ou moins larvée. La propagande classique procède avant tout par la répétition et la suppression du point de vue adverse, ou tout au moins sa déformation plus ou moins grossière. La publicité détourne des désirs en les reportant sur l’objet qui est censé les satisfaire. Dans tous ces genres de manipulation, l’intention de celui qui manipule est relativement claire et le sujet manipulé peut l’identifier et ainsi se prémunir contre elle. Dans les nouvelles technologies dites « persuasives », c’est le persuadé qui cherche à l’être. Les nouveaux objets dits « intelligents » se voient confier des tâches qui relevaient de l’entourage humain et de la conscience personnelle. Désormais elles sont « sous-traitées » par des logiciels qui organisent les informations collectées par les dits objets pour nous aider à « mieux choisir » ou à accomplir jusqu’au bout les choix que nous avons faits, puis les choix que nous ne pourrons manquer de faire. Les bracelets électroniques envoient au smartphone les données qui lui parviennent : nombre de pas, pression sanguine, lieux fréquentés, et celui-ci traite ces données en fonction d’applications chargées de gérer notre vie et de nous permettre d’atteindre nos « objectifs ». Il ne s’agit plus de se confronter à une volonté différente de la nôtre, mais à un appareil qui l’incarne et lui permet de s’accomplir. « Une journaliste du Boston Magazine qui a utilisé un smartphone pour perdre du poids écrivait ainsi que son téléphone "est devenu un entraîneur, un coach de vie, et mon confident. Il sait maintenant ce que je mange, comment je dors, combien je dépense, combien je pèse et combien de calories je brûle (ou pas) à la salle de gym chaque jour". »[2] Les algorithmes gérant notre vie seront capables de prévoir nos besoins et de nous les présenter sous la forme objective qui nous permettra de mieux les appréhender et ainsi de pourvoir à leur satisfaction. Sachant que nous souhaiterons perdre du poids, ils contrôleront l’ouverture du réfrigérateur afin de nous aider à atteindre le but que nous ne pourrons manquer de vouloir une fois qu’il nous sera révélé. « Pourquoi méticuleusement compter les points Weight Watchers d'un régime quand vous pourriez, dans un avenir proche, programmer votre "maison intelligente" pour verrouiller le réfrigérateur et le garde-manger pour éviter le grignotage de fin de soirée ? »[3]

 

L’ennemi est ici notre propre nature, rebelle à la rationalité que seul le dispositif technique est à même de prendre en charge et de rendre effective. L’autonomie  aboutit à la servitude la plus complète lorsque la machine prend en charge non seulement les moyens mais les fins elles-mêmes. Mais c’est dans la volonté de s’ériger en maître de soi que réside le principe qui aboutit à de telles conséquences. L’érection de la volonté en puissance suprême conduit logiquement à l’extérioriser sous la forme d’un dispositif par lequel elle pourra réaliser son rêve, quitte à se débarrasser  de la notion d’humanité. C'est en renonçant à une forme d'autonomie imparfaite, celle qui se fondait sur un effort de réflexion et de volonté personnelle, que nous pouvons atteindre à la pleine réussite de celle-ci : décider enfin de ce que sera notre vie, une vie qui ne consistera plus à s'éprouver elle-même dans sa précarité et dans l'humilité, mais à pouvoir  se défaire indéfiniment  de soi.

 



[1] Heidegger ; La question de la technique, 1953. (Essais et conférences ; 1954.)

 

[3] Ibidem.

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Published by Clavier
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