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9 mai 2014 5 09 /05 /mai /2014 18:52


 

« Tant qu'il y aura des fripons et des imbéciles, il y aura des religions. », voilà ce qu’écrivait Voltaire à Frédéric II. voltaire_grand.gifCe jugement exprime de façon particulièrement crue une opinion qui se répand au cours de la période dite des « Lumières ». Contre  « l’obscurantisme religieux », ceux qu’on appelle les « philosophes » se réclament de la Raison, instance qui seule peut garantir que les hommes ne seront plus dupes d’illusions dangereuses. Pourtant, malgré les progrès de la science et des techniques, et même si nous avons expérimenté, selon la formule de Max Weber,  un « désenchantement du monde », les religions sont toujours présentes. Alors faut-il dire que les croyances religieuses sont essentiellement irrationnelles, et qu’elles ne peuvent persister que comme subsistent des croyances superstitieuses, ou bien ces croyances religieuses ne sont-elles pas forcément irrationnelles ? Peuvent-elles se concilier, au moins en partie, avec ce que  les progrès des connaissances scientifiques nous ont appris ? Pour tenter d’y voir clair, nous allons d’abord nous efforcer de clarifier les concepts en jeu. Celui de croyance « religieuse », bien sûr, mais aussi celui de « raison » et ceux qui en dépendent : rationnel, irrationnel. Puis nous étudierons pourquoi on peut penser que les croyances religieuses sont intrinsèquement irrationnelles. Et enfin nous examinerons de façon critique cette opinion.

Qu’est-ce qu’une croyance religieuse ? Croire, c’est tenir pour vraie une affirmation. Mais qu’est-ce qui fait la spécificité de la croyance religieuse ? Devant la pluralité des croyances religieuses, on peut être tentés de refuser quelque point commun que ce soit. Entre la religion des Aztèques, qui commandait des sacrifices humains sur une grande échelle et la religion indienne « jaïniste », qui prône une non-violence totale, la différence est immense. Mais au-delà des différences et des oppositions, peut-être peut-on donner trois principes comme constitutifs de toute religion. D’abord l’idée qu’il existe un principe à l’origine de tout ce qui est, que ce principe soit personnel ou non. Certes les religions animistes et polythéistes ne semblent pas poser l’existence d’un principe unique, mais il serait possible de montrer qu’au-delà des esprits multiples et des dieux parfois pléthoriques, il y a bien l’idée d’un être absolu, éternel, originaire (voir par exemple le « Grand Esprit chez les indiens d’Amérique du Nord). Ensuite il y a dans chaque religion l’idée qu’il existe un principe individuel, présent notamment ou exclusivement chez l’homme, qui n’est pas uniquement corporel mais constitue le noyau de la personnalité. Ce principe est susceptible de « revivre » après la mort du corps, soit en se réincarnant, soit en passant dans un « autre monde », soit en attendant une résurrection du corps. Enfin toute religion se donne comme un moyen de relier l’individu au principe suprême, ce que confirme d’ailleurs une des étymologies possibles du mot « religion », qui renvoie au latin « religare » signifiant « relier ».

Passons maintenant à la notion de raison. La raison, c’est d’abord une faculté humaine, celle qui nous permet de réfléchir et d’examiner les causes et les raisons de ce qui arrive. La raison cherche à expliquer et à comprendre. Pourquoi tel événement se produit-il ? Il doit y avoir une cause. Le « principe de raison » énonce : « rien ne se produit sans raison ». Si c’est un événement purement matériel, il doit y avoir une cause, si c’est le comportement d’un être sensible, il doit y avoir des mobiles, des désirs, ou des motifs, des raisons plus ou moins explicites. Nous avons confiance en notre raison parce que nous constatons que les événements ne se produisent pas de façon chaotique ou par hasard, mais qu’il y a des causes qui interviennent. La raison peut connaître ces causes, ou du moins les règles qui énoncent les conditions selon lesquelles les phénomènes se produisent. Elle peut donc prévoir ce qui va avoir lieu. Quelqu’un qui est prévoyant, qui pense aux conséquences de ses actes, qui se fie à sa raison, sera appelé « raisonnable ». Son comportement est donc rationnel. Par contre quelqu’un qui est insouciant, émotionnellement instable, sera identifié comme déraisonnable. Mais on considèrera aussi comme déraisonnable celui qui croit en des choses qui n’ont pas été prouvées. Ce sont des croyances irrationnelles que rien de sérieux ne vient étayer. Croire qu’une patte de lapin dans ma poche va me porter chance, c’est irrationnel car rien n’indique un rapport de causalité entre cette patte et des événements futurs d’ailleurs indéterminés. Ces croyances irrationnelles reposent uniquement sur le désir et la crainte, elles n’ont pas de bases solides.

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On comprend alors que les croyances religieuses puissent être considérées comme irrationnelles. Car si l’on considère leurs affirmations fondamentales, on a du mal à A-la-philosophie.jpgdiscerner les preuves sur lesquelles elles pourraient s’appuyer. Prenons l’existence de Dieu, puisque c’est le nom que l’on donne, en français, au principe suprême : qu’est-ce qui nous assure l’existence d’un tel principe ? Les religions ont recours soit séparément soit en même temps à deux arguments. Le premier c’est qu’il existe bien un monde et que ce monde est ordonné selon certaines lois. Comme tout doit avoir une cause, il faut bien que ce monde en ait une, et que cette cause soit un être supérieurement intelligent puisqu’il a créé ce monde en lui donnant des lois complexes et permettant de former une harmonie. Mais comme ce « Dieu » ne se manifeste pas de façon observable, il échappe à la démarche rationnelle telle que la science l’exerce. De plus, si l’on admet que tout a une cause et que Dieu est la cause du monde, rien n’empêche de se demander quelle est la cause de Dieu…  On peut même ajouter que cette création n’est point si admirable qu’il faille absolument l’attribuer à un être doté de toutes les vertus. Certes le monde est régi par certaines lois, mais qui ne voit que beaucoup de choses ne se déroulent pas au mieux ? Les maux naturels comme la maladie, le vieillissement, la mort, les catastrophes diverses, nous accablent sans cesse. Et les maux dont nous sommes nous-mêmes les auteurs achèvent de nous rendre plus malheureux qu’heureux. Comment expliquer que les hommes soient si égoïstes et si peu capables de se dominer ? Tout cela revient à considérer que si Dieu existe, il est soit incapable de s’opposer aux malheurs, soit l’auteur plus ou moins indirect de ces malheurs. Dans les deux cas, vouloir croire en un tel Dieu est plutôt irrationnel. A moins que l’on espère l’attendrir par des prières et des sacrifices, mais il suffit alors de constater que les maux touchent tout le monde, les croyants comme les non-croyants, ce qui rend les tentatives d’influencer Dieu assez dérisoires.

Quant au second argument qui tendrait à montrer que dieu existe, c’est l’existence de révélations particulières, qui ont pris la forme de prophètes inspirés par Dieu et qui ont livré les intentions divines sous forme de livres que l’on déclare sacrés. Mais rien ne prouve que ces livres soient vraiment inspirés par Dieu. Il y a là un cercle vicieux du point de vue logique. On croit que le livre vient de Dieu parce que le livre prétend venir de Dieu… Sans compter que ces diverses « révélations » se contredisent et qu’elles n’ont pas touché tous les peuples.

Le second principe est lui aussi assez peu étayée. L’existence d’une « âme » distincte du corps et pouvant donc lui survivre, que l’on trouve dans beaucoup de religions, semble plutôt contredite par les acquis de la science moderne. Celle-ci a montré que le cerveau et la conscience sous toutes ses formes étaient étroitement liés. Des molécules peuvent avoir un effet sur le fonctionnement neuronal, stimuler ou inhiber certains neurotransmetteurs et le-cerveau-et-ses-neurones.jpgdonc agir sur l’état de conscience des patients. On sait de mieux en mieux cartographier les zones du cerveau responsables de telle ou telle aptitude. On n’a plus besoin d’imaginer une « âme » distincte du corps. L’ancien matérialisme d’Epicure et de Lucrèce se trouve donc confirmé : c’est le corps qui pense et à la mort du corps, la conscience s’éteint irrémédiablement.

Les croyances religieuses ne semblent donc pas fondées, et pourtant elles ont été et continuent à âtre partagées par de nombreux individus. Mais cela ne doit pas nous étonner. Les hommes ne peuvent pas tous suivre la raison. L’homme en général est plus passionnel que rationnel, et comme il est sans cesse affecté par des désirs et des craintes, il devient superstitieux.  Il s’accroche à n’importe quelle croyance pourvu qu’elle lui donne un semblant de sécurité. «  La véritable cause de la superstition, ce qui la conserve et l’entretient, c’est donc la crainte. » écrivait Spinoza. Croire parce que l’on a besoin de croire en des choses qui ne sont pas fondées, c’est croire de façon irrationnelle. Nous ne nous attarderons pas sur ce point. Mentionnons tout de même qu’au fur et à mesure que la connaissance scientifique se diffuse, il devient de plus en plus difficile de croire en des récits, comme ceux de la Genèse, où il est écrit que l’univers et les hommes ont été créés en six jours. L’irrationalité des croyances religieuses est ainsi mise en évidence par l’incompatibilité que l’on constate entre elles et les acquis scientifiques.

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Nonewton-exp.jpgus avons tenté de comprendre pourquoi les croyances religieuses pouvaient apparaître comme irrationnelles. Pourtant, il n’est pas sûr que nous ayons vraiment résolu le problème. Un doute peut en effet nous amener à remettre en question la conclusion tranchée qui paraissait découler de nos considérations. Car si les croyances religieuses étaient forcément irrationnelles, il serait a priori impossible, ou en tout cas très peu probable, de trouver ne serait-ce qu’un élément religieux dans la pensée de quelqu’un qui se voue à la pratique de la pensée rationnelle. Concrètement, cela signifie qu’un esprit scientifique, habitué aux démarches rigoureuses de la démonstration et de l’expérimentation, ne pourrait absolument pas admettre la possibilité de l’existence de Dieu. Si la croyance religieuse était irrationnelle par principe, alors on ne saurait rencontrer chez le même individu un usage systématique de la raison et une croyance religieuse. Or il est facile de relever dans l’histoire des sciences l’existence de scientifiques fort compétents, à qui l’on a pu même appliquer le qualificatif de « génie », qui ont reconnu et même proclamé leur croyance religieuse. Nous nous bornerons à citer quatre  noms : Kepler, Descartes, Newton, Einstein. Ce dernier ira jusqu’à écrire : « L’esprit scientifique, puissamment armé en sa méthode, n’existe pas sans la religiosité cosmique. » Il nous faut donc reprendre notre examen. Si les croyances religieuses ne sont pas forcément irrationnelles, c’est qu’il doit exister des arguments en leur faveur. Quels sont ces arguments ?

 L’argument le plus fort porte sur l’existence de Dieu. Il est présent à la fois dans des textes religieux célèbres, chez certains philosophes et il est repris par des scientifiques. On en trouve la formulation imagée dans ce propos de Voltaire : « L’univers m’embarrasse et je ne puis songer que cette horloge existe et n’ait point d’horloger. » Que signifie cette analogie ? L’univers est comme une horloge : c’est un ensemble d’éléments qui sont ordonnés pour produire les effets que nous constatons tous les jours : la régularité des cycles diurnes et annuels, l’harmonie entre les espèces vivantes, la régularité du cours des événements. Comme une horloge est composée d’éléments précisément agencés pour produire le résultat final, la mesure du temps par le déplacement des aiguilles, ainsi l’univers est ordonné pour permettre cette harmonie des espèces vivantes. Ce résultat est-il dû au hasard ou bien est-il voulu par un principe supérieur ? Les deux hypothèses sont soutenables, et on ne peut sans doute pas dire que l’ordre constaté est une preuve de l’existence de Dieu, puisqu’il se pourrait que ce soit le fruit du hasard. Mais cet argument a été réactualisé ces dernières années par certains scientifiques travaillant dans le domaine de l’astrophysique. Après avoir compris les conditions initiales qui étaient à l’œuvre juste après le « Big Bang », ils ont essayé de « fabriquer » des univers virtuels légèrement Big-Bang-copie-1.jpgdifférents du nôtre en modifiant légèrement ces conditions initiales et les constantes physiques qui sont connues. Ils se sont rendus compte que si un seul de ces paramètres était modifié, alors soit l’univers ainsi formé ne comportait pas les éléments constitutifs de la matière que nous connaissons, soit il ne parvenait pas à réunir les conditions nécessaires à l’apparition de la vie telle que nous la connaissons. La probabilité pour que tous ces paramètres soient précisément ce qu’ils sont et qu’ils soient tous réunis est infime. Certains en ont donc déduit qu’il y avait à l’œuvre dans l’univers un « principe anthropique ». Comme le soutient l’astrophysicien Trinh Xuan Thuan, ce principe n’est pas prouvé scientifiquement puisqu’on peut lui opposer l’hypothèse de l’existence d’une pluralité d’univers, le nôtre étant le seul à avoir réussi à réunir les conditions voulues pour que la vie émerge et que l’homme, ou un autre être intelligent apparaisse. Mais l’hypothèse qui lui semble la plus rationnelle, c’est que nous ne sommes pas là par hasard et que l’univers contenait en gemme, dès l’origine, les informations nécessaires à l’apparition de notre espèce. On est là devant une alternative : ou bien le hasard, ou bien une intention que l’on est bien obligé d’appeler « divine ». Quelle est l’hypothèse la plus rationnelle ? On peut être en désaccord sur ce choix, mais on ne peut nier que les deux options soient rationnelles. Croire en Dieu n’est donc pas absurde, loin de là.

Si l’on considère maintenant l’existence supposée de l’âme, on s’aperçoit que contrairement à une idée reçue, les progrès dans la connaissance du cerveau ne nous amènent pas forcément à conclure à l’inexistence de l’âme. Le neurobiologiste John Eccles, prix Nobel deeccles-1-.jpgmédecine, affirmait exactement le contraire. Pour lui, le fonctionnement du cerveau ne suffit pas du tout à expliquer la conscience. Parmi les arguments qu’il expose, nous en retiendrons deux. Le premier est qu’il n’existe pas dans le cerveau de lieu unique où convergeraient les informations codées dans les neurones. Pour former une image visuelle, par exemple, il y a plusieurs zones neuronales qui sont nécessaires mais elles ne sont pas reliées entre elles. Eccles soutient donc qu’il faut faire l’hypothèse d’un esprit qui opère la synthèse entre les informations éparses. Son deuxième argument est qu’il n’y a rien de commun entre le contenu matériel des neurones et le contenu conscient. Il n’y a pas de sensations dans le cerveau, mais il y a des informations codées qui une fois décodées par l’esprit se transformerons en contenus vécus. Cet argument se trouvait déjà chez Descartes et Leibniz.

Cette hypothèse de l’existence d’un esprit conscient essentiellement différent du cerveau rejoint bien sûr la croyance en l’existence d’une âme. Là encore nous ne parlerons pas de preuve au sens strict, c’est-à-dire scientifique, mais nous reconnaîtrons une pensée rationnelle à l’œuvre. Peut-être nous accordera-t-on cela mais on nous objectera que les religions réellement existantes ne se contentent pas d’affirmer l’existence de Dieu et de l’âme, elles affirment aussi que l’homme peut se « relier » à Dieu, et une des formes qu’a prise cette relation, c’est la croyance en une révélation divine. Est-il possible de prendre au sérieux les affirmations des livres « sacrés » lorsqu’elles sont en contradiction avec les  données rationnelles que la science a pu constituer ?

Il faut bien distinguer ici deux attitudes très différentes des croyants. Ou bien va triompher la tendance à se replier sur des textes que l’on va tenter de lire au premier degré, en rejetant toutes les données scientifiques qui leur sont opposées, c’est l’attitude dite « intégriste », qui peut vite tourner au fanatisme. Ou bien le croyant va lire le texte dans lequel il croit en tentant de le comprendre à la lumière de ses connaissances rationnelles. Cette dernière attitude n’est pas nouvelle. Le penseur chrétien Origène, au 3ème siècle, se moquait déjà de ceux qui voulaient lire le premier livre de la Bible, la Genèse, en prenant tout à la lettre. Il y a dieu-creant.jpgune pluralité de niveaux de sens dans un texte sacré et il convient de ne pas se tromper de niveau. Si l’on prend par exemple le livre de la Genèse, on s’aperçoit qu’il n’y a pas un récit de la Création, mais deux, et que ces deux récits ne sont pas compatibles si on en fait une lecture littérale. C’est comme si les rédacteurs de la Bible avaient voulu, en rapprochant ces deux récits, suggérer au lecteur qu’il ne devait pas les prendre comme des compte rendus objectifs de ce qui se serait « vraiment passé ». On peut très bien admettre que le texte contient une vérité, mais ce n’est pas toujours la vérité au sens historique du terme. L’important est que l’on ne soit pas obligé de renoncer à la raison pour pouvoir croire. Notons que le scientifique qui a proposé la théorie du « Big bang », Georges Lemaître, était aussi un prêtre catholique. Pour lui il n’y avait pas de contradiction, bien au contraire, entre sa foi et ses travaux scientifiques. Mais il y avait des domaines différents qui n’étaient pas incompatibles. Les acquis scientifiques nous interdisent de croire que le processus qui a conduit à l’apparition de l’homme a pu durer six jours. Mais rien ne dit que la notion de « jour » soit ici à prendre à la lettre. Il est même indiqué dans ce livre de la Genèse que ce serait absurde puisque le soleil n’apparaît qu’au 4ème jour !

Nous n’avons pas la possibilité ici d’étudier de façon approfondie la question des miracles, qui sont des événements qui sont considérés par les croyants comme d’origine surnaturelle. Ceux qui refusent d’admettre la possibilité même de l’existence d’un principe créateur de la nature se moquent bien sûr de ces soi-disant « miracles », en les expliquant par la crédulité des uns et la manipulation des autres. Mais on ne voit pas en quoi, par principe, la notion de miracle serait irrationnelle. Qu’il y ait un ordre « naturel » dans le cours des phénomènes n’implique pas qu’il n’y ait pas du tout la possibilité d’une intervention surnaturelle. Ce qui est rationnel, c’est de chercher des explications. Si ce qu’on sait de la nature nous amène à penser qu’un événement est absolument inexplicable par des causes naturelles, on ne voit pas en quoi il serait insensé de penser qu’il y a des causes surnaturelles. Bien sûr avant de faire ce saut hors de la nature, il faudrait être certain d’avoir épuisé toutes les possibilités d’explication par des causes naturelles. Mais on peut objecter que par principe ces possibilités ne peuvent être épuisées : ce qui est inexplicable aujourd’hui le sera peut-être demain ou dans 100 ans. Celui qui croit peut sentir qu’il y a eu une intervention surnaturelle là où toutes les explications par des causes naturelles ont échoué. Il fait ainsi acte de foi. Celui qui ne croit pas en Dieu peut en faire un autre : il peut croire qu’un jour on trouvera une explication naturelle. Quelle est la croyance la plus rationnelle ? Cela dépendra du choix préalable. Ce que l’on peut dire, en s’efforçant d’être le plus objectif possible, c’est qu’aucune de ces croyances n’est irrationnelle.

Certes il existe des croyances religieuses irrationnelles. Ainsi croire que le sacrifice d’un être humain ou même d’un animal puisse être agréable à Dieu ne paraît pas rationnellement soutenable. On ne voit pas pourquoi Dieu se réjouirait de la souffrance infligée à un être sensible.

Si l’on pose l’existence de Dieu, on doit aussi s’efforcer de comprendre que cette existence soit compatible avec ce que nous avons appelé le « mal ». Ici le philosophe Leibniz peut nous aider à comprendre que ce que nous appelons le « mal » est la condition d’un plus grand bien. Dans la nature l’existence des maladies par exemple est due pour une grande part à la présence d’agents infectieux ou de virus qui sont des conditions nécessaires à l’existence des êtres vivants en général. Par ailleurs l’existence même de la maladie, du vieillissement, de la mort, sont des conditions nécessaires à notre conscience de nous-mêmes comme êtres vulnérables et qui doivent apprendre de cette vie en sachant qu’elle n’est pas éternelle et que ce qui compte c’est le sens que nous lui donnons plutôt que la poursuite de buts matériels qui sont par essence éphémères. Les hommes se plaignent souvent de ce que Dieu n’intervient pas pour les aider, mais que seraient-ils si Dieu venait sans cesse à leur aide et leur évitait d’apprendre par leur propre expérience ? Que deviendraient notre intelligence, notre liberté et notre  sensibilité si rien de ce que nous evangile_st_mathieu-11.jpgfaisons n’était vraiment grave et sérieux ? Là encore nous découvrons une rationalité à l’œuvre : nous sommes placés devant notre responsabilité parce que nous sommes libres et que nous devons chercher le sens de notre vie sans avoir de certitude totale. C’est en ce sens aussi que la croyance religieuse peut se distinguer de la superstition. Celui qui cherche la sécurité totale va privilégier la répétition, le rituel, le conformisme, tout comme un superstitieux qui cherche avant tout à se rassurer. Celui qui croit en Dieu va tenter de donner un sens à sa vie en se demandant comment il peut s’insérer dans cet ordre qu’il pressent, comment il peut y contribuer en participant à son amélioration.

***

Nous pouvons donc répondre maintenant à la question que nous nous posions. Non, les croyances religieuses ne sont pas forcément contraires à la raison. Certes elles pourraient sembler s’opposer à une attitude rationnelle qui part des faits et tente de soumettre ses hypothèses à l’expérimentation. Certes la foi religieuse n’est pas rationnellement démontrée, quelles que soient les prétentions de certains philosophes. Mais les croyances religieuses ne sont pas, dans leur principe, hostiles à la raison, bien au contraire. Il est tout à fait légitime de penser que nous ne sommes pas là par hasard et qu’une intention divine a construit ce monde pour que nous puissions y évoluer et apprendre par nous-mêmes. Mais pour éviter de verser dans la superstition, qui elle est par principe irrationnelle, il importe de garder son esprit ouvert et de pouvoir remettre en question des croyances qui apparaîtrait infondées. Comme le disait fort bien Pascal, croyant et scientifique : « C’est le consentement de vous à vous-mêmes, et la voix constante de votre raison, et non des autres, qui vous doit faire croire. » Pascal.

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Published by Clavier - dans La Culture
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