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12 novembre 2011 6 12 /11 /novembre /2011 19:37

 

 

Qu’est-ce qu’une preuve ? De façon générale une preuve est une proposition permettant d’assurer qu’une autre proposition est vraie. Mais cette proposition qui est la preuve peut (et même le plus souvent, doit) renvoyer à un objet. Par exemple une trace d' A.D.N peut être appelée une "preuve". Plus rigoureusement, la preuve c'est l'affirmation qui énonce quelque chose de la trace d'A.D.N. La phrase "il y a des fragments d'A.D.N du suspect sur le corps de victime" peut être considérée (à tort ou à raison) comme la preuve que le suspect a été en contact avec la victime. La vérité d’une proposition, c’est son accord avec la réalité. La réalité dont il s’agit peut être la réalité observable, la réalité observée, la réalité psychologique, la réalité ultime (ou en soi), la réalité idéelle (logique, mathématiques, idées), la réalité métaphysique (Dieu, l’âme).

On peut distinguer plusieurs sortes de preuves.

 

  • La preuve démonstrative.

Si on pose comme vraies telles propositions, alors on doit accorder qu’on peut en déduire telle autre.

Exemple :

A= B

C = B

Donc  A = C.

La preuve démonstrative suppose deux conditions :

-          Que les prémisses soient vraies.

-          Que le raisonnement soit formellement valable. On sait qu’un raisonnement est valable en le comprenant par une évidence rationnelle.

 

  • La preuve empirique, scientifique et non-scientifique.

Une affirmation « A » est prouvée si on peut la corroborer par une observation.Une observation sera considérée comme scientifiquement valable si elle est mesurable, reproductible (au moins en droit)[1]et soumise à un jugement intersubjectif. Ce qui explique que certains phénomènes difficilement mesurables ou reproductibles ne soient pas considérés comme scientifiquement pertinents ou soient très débattus et contestés avant de pouvoir être considérés comme tels.

 

 

 

OVNI.jpg

 

Ainsi un « miracle », c’est-à-dire un événement dont la description serait en contradiction avec les lois de la nature telles qu’on les connaît. Ou une observation d’O.V.N.I. Mais notons qu’en histoire, en droit, dans la vie courante, nous faisons appel à des observations qui n’ont rien de scientifique au sens strict du terme. Ces observations ont néanmoins un grand pouvoir de conviction, elles constituent souvent des preuves empiriques tout à fait valables. Ainsi le simple témoignage. La preuve empirique, au sens scientifique strict, est celle qui permet de valider le test d’une hypothèse.

 

 

  • La preuve explicative, non-scientifique et scientifique.

Si on fait l’hypothèse que les conditions « A » sont la cause de la situation « B », alors on explique B. Donc A est vrai. Puisqu’on peut déduire B de A, et que B est vrai, alors A est vrai.

Cela peut s’écrire : Si A, alors B. Or B.  Donc A.

D’un point de vue strictement logique, ce raisonnement n’est pas valable. Car la 1ère prémisse (Si A, alors B) ne dit pas que s’il y a B, il y a forcément A. Il faudrait aujouter la précision suivante « si et seulement s’il y a A, alors il y aura B ».  C’est la différence entre la condition suffisante et la condition nécessaire.

Mais comment sait-on que l’explication « A » est la bonne ? Vu que les phénomènes de la situation « B » sont déjà connus, on peut très bien concevoir que la théorie explicative « A » va en effet expliquer ce qui se passe, puisqu’elle a été faite pour ça…. C’est ce que l’on appelle une théorie « ad hoc », c’est-à-dire faite pour les besoins de la cause et qui n’a aucune généralité. Ainsi si on connaît le mouvement apparent de certaines planètes, on peut faire l’hypothèse que la cause de ce mouvement, ce sont des anges qui poussent les planètes. La « preuve » que ce sont les anges qui poussent les planètes, c’est que les planètes se déplacent en gardant toujours un mouvement régulier, ce que seuls des anges peuvent accomplir… On voit que ce n’est pas parce qu’on explique des phénomènes que l’explication est scientifiquement prouvée. Dans le domaine juridique, lorsqu’il s’agit notamment d’établir la culpabilité d’un accusé, on a recours à la fois à la preuve par l’explication : si on admet que « X » est le coupable, alors tous les événements s’expliquent, donc « X » est le coupable, aux preuves empiriques : témoignages, empreintes, et aux preuves herméneutiques : les mobiles de « X » permettent de donner un sens aux événements… On demandera autre chose à une explication scientifique. Il faut que l’explication scientifique permette d’affirmer que des événements de type B se produiront (ou se sont déjà produits) alors que l’on n’avait pas encore perçu ces événements. L’explication scientifique a un pouvoir prédictif. L’explication qu’elle avance doit donner lieu à des prédictions contrôlables. Ainsi quand Torricelli explique pourquoi l’eau ne monte pas à plus 10,33m dans les pompes de la ville de Florence, il ne se contente pas d’invoquer le poids de l’air. Il prédit que le poids de l’air ne changeant pas, il aura un effet proportionnellement moins important sur le mercure placé dans les mêmes conditions. Comme on peut constater (preuve empirique) que le mercure est 13,6 fois plus dense que l’eau, Torricelli annonce que le mercure montera jusqu’à la hauteur de 76 cm dans un tube où l’on a fait le vide.Une affirmation qui a le pouvoir d’expliquer un ensemble d’événements est considérée habituellement comme vraie. Mais une explication n’est considérée comme scientifiquement valable que si elle permet de conduire un test expérimental qui la valide (preuve empirique). Pourtant, même si un test expérimental valide une hypothèse, cela ne signifie pas que l’explication qui l’a rendu possible soit la bonne. Comme le note fort bien Einstein[2], il peut y avoir plusieurs hypothèses pour expliquer un ensemble de phénomènes, y compris des hypothèses auxquelles on n’a pas encore pensé. Il peut se faire aussi que l’explication qui est aujourd’hui validée par les tests expérimentaux soit invalidée demain par d’autres tests. Nous ne pouvons tester directement les explications en les confrontant à la réalité en soi. Nous ne pouvons que les mettre en rapport avec la réalité observée, en déduisant des explications des conséquences testables. Enfin, il y a un principe qui sert de fondement à la preuve explicative, c’est que le cours de la nature est censé se poursuivre de la même manière que celle qui a été constatée jusque là. « Les mêmes causes produisent les mêmes effets ». Ce principe ne peut lui-même être prouvé empiriquement (cela supposerait que nous ayons fait la totalité des expériences possibles, ce qui est bien sûr impossible). Notons aussi qu’il peut arriver que l’explication d’un ensemble de phénomènes ne soit pas compatible avec l’explication des phénomènes d’un autre domaine. Selon l’épistémologue Paul Feyerabend[3], feyerabend1.jpgl’explication donnée par la théorie de la relativité des phénomènes macroscopiques n’est pas compatible avec l’explication donnée par la théorie quantique des phénomènes subatomiques. On ne peut d’ailleurs que constater que le comportement des particules subatomiques s’écarte totalement de ce qui semblait correspondre à des principes rationnels immuables. Comme le montrent les expériences connues sous le nom de « Fentes de Young », le même objet peut se manifester à la fois comme une onde et comme un corpuscule. Plus grave, le fait même de l’observer modifie son comportement[4]. Ainsi la physique, la science qui passe pour être la plus capable de donner des « explications » prouvées, se trouve aujourd’hui composée de théories explicatives incompatibles et qui remettent fortement en question la conception courante de la rationalité. La théorie « A » est prouvée parce qu’elle permet d’expliquer les phénomènes de type « a ». La théorie B est prouvée parce qu’elle permet d’expliquer les phénomènes de type « b ». Mais la théorie « A » est en contradiction avec la théorie « B ». Le but visé par les physiciens est donc de parvenir à une théorie explicative unique, qui englobe tous les phénomènes observés, but qui ne semble pas près d’être atteint dans un futur proche.

 

  • La preuve herméneutique.

L’herméneutique est l’art d’interpréter, de comprendre le sens (d’un texte, d’un comportement, d’un événement, d’une œuvre d’art).

Une affirmation « A » est vraie si elle permet de donner du sens à d’autres énoncés, lesquels peuvent être des énoncés empiriques et/ou scientifiques. Donner du sens signifie renvoyer à une intention. Cette intention est entendue ici en un sens large : cela peut être une signification (ce que veut dire quelqu’un) mais aussi un but, une fin qui est visée (téléologie).

Ainsi, on peut se poser la question : « Pourquoi la Terre se meut-elle autour du soleil ? »

On peut comprendre la question en deux sens [5].

1)      Quelle est la cause qui explique ce phénomène ? On répondra (dans le cadre de la théorie de Newton) : la force d’attraction. Quelle est la preuve que c’est la force d’attraction ? On répondra par un test expérimental. Si c’est la force d’attraction, alors on devrait constater tel phénomène (par exemple une sonde qui se rapprocherait du soleil serait attirée par lui). On est donc renvoyé à une preuve explicative, elle-même étayée par un ensemble de preuves empiriques.

2)      Quel est le but ? On répondra par exemple (si on répond…) : c’est pour que la vie apparaisse et se maintienne sur la Terre. Si on admet qu’il y a cette intention, alors on peut comprendre les phénomènes. Ils ont du sens. Bien sûr on peut nier que les phénomènes naturels aient un sens. Dans une large mesure, la science moderne s’est constituée en excluant ce type d’interrogation sur l’intention, la finalité, des processus naturels. Dans ce cas, on se cantonnera à des explications causales. Et on peut aller jusqu’à refuser la notion même de cause pour la remplacer par celle de loi. La science devrait se borner à découvrir les régularités qui existent entre les caractéristiques des phénomènes, sans chercher à en découvrir les causes. C’est ce que défend Auguste Comte,Comte.jpg

fondateur du mouvement philosophique appellé « positivisme »[6]. Mais lorsqu’il s’agit de comprendre les phénomènes humains, on ne peut totalement se dispenser de chercher leur sens. Ainsi en histoire, on cherchera à expliquer, mais derrière les explications, il y a toujours une interprétation qui fait ressortir des intentions. Exemple : on veut expliquer une révolte paysanne en France au XVII ème siècle. On invoquera une cause « économique » : la misère. Cette misère a elle-même des causes diverses : mauvaise récolte, impôts trop lourds… Ces causes ont elles-mêmes d’autres causes : conditions météorologiques, épidémies, guerres, hiérarchie sociale… Mais on doit replacer ces causes dans une trame interprétative. C’est parce que les paysans pensent que certaines personnes abusent de la situation qu’ils vont se révolter. Leur acte a un sens, il vise un certain but. D’ailleurs si la ou les causes de la misère étaient perçues comme fatales, sans possibilité de les modifier, il n’y aurait pas de révolte. On ne se révolte pas contre une épidémie. Par contre on peut éventuellement se révolter contre un pouvoir politique qui ne fait rien pour venir en aide à ceux qui souffrent de l’épidémie.

Comment sait-on qu’une interprétation est la bonne ? On ne peut répondre simplement à cette question. Mais si on ne peut savoir quelle est la bonne interprétation, il est tout de même possible de distinguer des interprétations meilleures que d’autres : ce sont celles qui sont à la fois les plus englobantes (qui permettent de comprendre plus d’aspects de la même situation) et aussi les plus respectueuses de la complexitéde la réalité.

 

  • La preuve pragmatique.

C’est la preuve par le succès de la pratique. La preuve qu’une affirmation « A » est vraie, c’est qu’elle permet de modifier la réalité conformément à ce qu’elle énonce. On retrouve cette preuve dans certains domaines de la médecine. Il semble que l’on n’ait pas de preuves empiriques suffisantes (au sens scientifique strict) des principes de l’homéopathie et de l’acupuncture.Homeopathie.jpg

Il semble aussi que le principe de base de l’homéopathie (une dose diluée et dynamisée d’une substance qui, non diluée, produirait des symptômes comparables à ceux du malade, a le pouvoir d’aider l’organisme à se débarrasser de la maladie) ne soit pas compatible avec l’explication « scientifique »de l’efficacité des substances médicamenteuses. En effet, au-delà d’une certaine dilution, il n’y a plus de traces de la substance originelle, donc théoriquement plus d’effet possible. On invoquera alors l’effet « placebo » : le médicament homéopathique aurait des effets sur certains patients parce que ces patients seraient persuadés qu’il y aura un effet. Cela n’empêche pas de nombreux médecins homéopathes (et leurs patients) d’être convaincus de la réelle efficacité de cette manière de soigner, laquelle est d’ailleurs très officiellement enseignée dans les Universités de médecine. On voit donc que même si la preuve pragmatique est tout à fait contestable selon les critères scientifiques stricts, elle est finalement souvent utilisée, dans la vie quotidienne comme dans la pratique médicale et ne semble pas sortir du cadre de la rationalité.

 

 

 

[1] Il peut être factuellement impossible de répéter l’observation pour beaucoup de raisons, mais cela n’empêche pas que l’on peut tout à fait concevoir que l’observation puisse être répétée lorsque les conditions seront réunies.

[2] Albert Einstein (1879-1955). Voir notamment « L’évolution des idées en physique » écrit avec Léopold Infeld (1936).

[3] Paul Feyerabend (1924-1994) a écrit notamment « « Contre la méthode » (1975), « Adieu la raison »(1987) et « Dialogues sur la connaissance » (1990-1991).

[4] Voir les schémas « Expériences dites des Fentes de Young ».

[5] La langue allemande distingue nettement deux sens de la question « pourquoi ? ». Pourquoi ? => Pour quelle raison ?      se dit « warum ? » Pourquoi ? => Dans quel but ? se dit « wozu ? ».

[6] Auguste Comte (1798-1857) distingue trois états par lesquels est censée passer l’humanité : l’état théologique, qui correspond à l’enfance, l’état métaphysique, qui corespond à l’adolescence et l’état positif, qui correspond à la maturité. Voilà comment il caractérise l’état positif. « Enfin, dans l'état positif, l'esprit humain reconnaissant l'impossibilité d'obtenir des notions absolues, renonce à chercher l'origine et la destination de l'univers, et à connaître les causes intimes des phénomènes, pour s'attacher uniquement à découvrir, par l'usage bien combiné du raisonnement et de l'ob­ser­vation, leurs lois effectives, c'est-à-dire leurs relations invariables de succession et de similitude. L'explication des faits, réduite alors à ses termes réels, n'est plus désormais que la liaison établie entre les divers phénomènes particuliers et quelques faits généraux  dont les progrès de la science tendent de plus en plus à diminuer le nombre. » Cours de philosophie positive, 1ère leçon. (1830-1842).

 

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Published by Clavier - dans La vérité
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