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7 février 2012 2 07 /02 /février /2012 17:20

 

 

 La-machine-a-vapeur-de-watt.jpg

 

 

La technique en général est le « savoir faire », le mot français venant du grec « technè » qui signifiait aussi bien le savoir faire à but utilitaire (fabriquer une charrue) que le savoir faire « artistique ». La technique peut être définie comme un ensemble de procédés rationnellement agencés pour produire un résultat déterminé. Ce résultat peut être un objet (par exemple une table), il peut être un comportement ou un état psychologique (techniques pour jouer d’un instrument, pour provoquer un achat). La technique peut être artisanale (laissant une part à l’intuition, à ce qui ne peut être entièrement rationnalisé) ou industrielle (le résultat doit être exactement atteint et autant de fois que l’on veut).


La technique se distingue de l’instinct en ce qu’elle suppose une réflexion sur les moyens à utiliser pour atteindre une fin. La réflexion technique procède donc en se concentrant sur les moyens à atteindre pour obtenir le résultat. En ce sens on pourrait dire qu’elle est neutre du point de vue des valeurs. « Si tu veux atteindre tel objectif, alors il faut mettre en œuvre tel ensemble de moyens. » C’est ce que KANT appelle un impératif hypothétique, en ce sens que si l’on refuse l’hypothèse, l’impératif n’a pas lieu d’être. Le commandement n’a de sens que si l’on se propose d’atteindre la fin. La technique ne dit pas si ces moyens et ces fins sont légitimes du point de vue moral. C’est pourquoi on admet généralement qu'il est nécessaire de bien distinguer deux manières de porter un jugement sur une technique donnée.

Une technique peut être jugée du point de vue de l’efficacité (permet-elle d’atteindre le résultat voulu au moindre coût ?), et elle peut être aussi jugée d’un point de vue moral (est-ce que l’on a le droit d’utiliser tel moyen ? Est-ce que l’on a le droit de se donner telle fin ?).

Mais cette distinction, si elle est légitime, comporte un risque, celui de croire que la technique en elle-même est un simple outil, un instrument. Un couteau peut servir à couper du pain ou à tuer quelqu’un, mais le couteau en lui-même serait axiologiquement[1] neutre (il n’est ni une bonne chose en soi, ni une mauvaise).


Cette conception est-elle aussi évidente qu’elle en a l’air ? On va voir qu’elle est fort discutable.


D’abord  parce qu’elle  se met au service  d’une valorisation de la technique elle-même. En effet on se sert  subrepticement de cette conception instrumentale de la technique pour innocenter la technique de tout ce qui pourrait lui être reproché. Si la technique est un instrument, elle ne saurait être tenue pour responsable des mauvais usages qui pourraient en être faits.

Mais cela ne suffit pas, en toute logique, à exonérer la technique elle-même. fuktchernobyl_enfant_mutation.jpgSi le couteau n’est pas responsable de l’emploi criminel que l’on peut en faire, on ne laissera pas un très jeune enfant jouer avec un couteau. Si l’humanité fait un usage assez mauvais des techniques, ce qui ne paraît pas être contestable, il faudrait sans doute s’abstenir de lui en procurer sans cesse de nouvelles, et de plus en plus puissantes. 

C’est ici qu’intervient en quelque sorte l’axiome caché dans la conception instrumentale de la technique. On peut l’énoncer ainsi : « Ce qui est bien, c’est le développement des techniques ». C’est une marque de civilisation de développer les techniques car les techniques permettent d’atteindre les objectifs que se donnent les hommes et donc d’accéder au bonheur.

Les deux affirmations, quoique contradictoires, se soutiennent mutuellement : la technique est essentiellement neutre mais elle est aussi essentiellement un bien… Elle est « neutre » quand on est bien obligé de constater qu’elle aboutit au pire car on peut alors toujours prétendre qu’elle a été mal utilisée, mais qu’elle ne contenait rien, en elle-même, de mauvais. Et elle est en elle-même un « bien » qu’il faut accroître sans arrêt puisqu’elle augmente par principe nos possibilités d’accéder au bonheur. Ce double langage est essentiel à la croyance principielle de la modernité, celle qui fait du « Progrès » à la fois le but de l’existence humaine et le moyen d’atteindre le but. Ainsi on a tendance à la fois à faire de la technique un instrument, que l’on pourrait ou non utiliser, ce qui l’exempte de toute critique radicale, et un objectif ultime qui est censé valoir absolument c’est-à-dire à la fois comme fin et comme moyen.[2]

Or l’idée que l’humanité doit se donner comme but le développement des techniques qui en elles-mêmes seraient neutres mais qui seraient constitutives du Progrès, outre son caractère intrinsèquement contradictoire, est une idée qui ne va pas de soi.


En quoi cette idée du caractère foncièrement positif du développement des techniques ne va pas de soi ?


On peut d’abord remarquer que c’est une idée relativement récente dans l’histoire de l’humanité. Il est difficile de la dater exactement, mais l’on peut affirmer qu’elle ne surgit qu’au cours du 17ème  siècle et qu’elle ne prendra son essor qu’avec le siècle dit des « Lumières », avant de connaître son apogée au 19ème siècle. Peut-être d’ailleurs que cette idée est entrée en décadence et ne se maintient que par une sorte de hantise du vide. Comme le dit COURNOT[3], l’idée de Progrès a un caractère religieux, mais si on ne croit plus au Progrès, qui était censé remplacer la croyance religieuse, à quoi donc pourrait-on croire ?

Au 17ème siècle, s’épanouit une nouvelle manière de considérer la science, c’est la science comme mathématisation systématique de l’expérience. Selon GALILEE,  « Le livre de la philosophie [c’est-à-dire de la physique] est celui qui est perpétuellement ouvert devant nos yeux ; mais comme il est écrit en des caractères différents de ceux de notre alphabet, il ne peut être lu de tout le monde ; les caractères de ce livre ne sont autres que triangles, carrés, cercles, sphères, cônes et autres figures mathématiques, parfaitement appropriés à telle lecture. » (Lettre à Fortunio Liceti, janvier 1641). Et DESCARTES va pouvoir formuler le programme de la modernité : l’homme doit se rendre « comme maitre et possesseur de la nature » (Discours de la méthode, 1637).

 

Mais vouloir se  rendre « comme maitre et possesseur de la nature», c’est tendre à s’égaler à Dieu, puisque dans toutes les époques précédant la modernité, s’il y a une position axiologique fondamentale, c’est bien que l’homme n’est pas le maître de la nature, ni même tout à fait son propre maître. Tant que cette conception n’est pas remise en question, la technique reste une activité limitée qui est reconnue comme profondément ambivalente. Elle est certes nécessaire, voire même digne d’étonnement et de respect, mais elle n’est pas totalement innocente, en tout cas elle n’est pas « neutre », elle comporte un danger. Tout indique que l’homme est condamné à inventer des techniques car il n’est pas (plus) dans la situation idéale : celle où il pourrait s’en passer. Donnons quelques exemples de cette conception que l’on pourrait qualifier de « religieuse ».

  • Dans la Bible, au livre de la Genèse, il est fait état de l’expulsion d’Adam et Eve du jardin d’Eden. La désobéissance à la prescription divine entraîne la séparation de l’être humain d’avec la nature harmonieuse, la sienne propre, et celle qui l’entoure : « maudit soit le sol à, cause de toi ! A force de peines tu en tireras subsistance tous les jours de ta vie. Il produira pour toi épines et chardons et tu mangeras l’herbe des champs. A la sueur de ton visage, tu mangeras ton pain, jusqu’à ce que tu retournes au sol, Puisque tu en fus tiré. Car tu es glaise et tu retourneras à la glaise. » Genèse, 3, 17-19. Le « châtiment » divin est une sorte de dénaturalisation de l’homme qui au lieu de cueillir les fruits du jardin va être confronté à uAdam et Eve-copie-1ne nature hostile qui lui imposera de travailler pour se nourrir et de recourir aux techniques de l’agriculture et de la cuisson  du pain. La punition est accompagnée d’une leçon d’humilité : l’homme qui a voulu désobéir et se faire l’égal de Dieu est rappelé à sa vraie natur e : il est glaise et retournera à la glaise.[4] Dans ce cadre, il est manifeste que les techniques sont donc une condition de surv ie, et non un bien par elle-même. Elles sont bien plus la marque de  la déchéance qu’un motif de gloire.

 

  • La pièce de SOPHOCLE « Antigone » comporte un passage où le Cœur fait cette déclaration : « Il est bien des merveilles en ce monde, il n’en est pas de plus grande que l’homme. Il est l’être qui sait traverser la mer grise, à l’heure où soufflent le vent du Sud et ses orages, et qui va son chemin au milieu des abîmes que lui ouvrent les flots soulevés. Il est l’être qui tourmente la déesse auguste entre toutes, la Terre. La Terre éternelle et infatigable, avec ses charrues qui vont chaque année la sillonnant sans répit, celui qui la fait labourer par les produits de ses cavales. Les oiseaux étourdis, il les enserre et il les prend, tout comme le gibier des champs et les poissons peuplant les mers, dans les mailles de ses filets, l’homme à l’esprit ingénieux. Par ses engins il se rend maître de l’animal sauvage qui va courant les monts, et, le moment venu, mettra sous le joug et le cheval à l’épaisse crinière et l’infatigable taureau des montagnes. »[5] (Traduction par Paul Mazon) Si l’homme est « merveilleux », ou « inquiétant »[6], c’est qu’il ne se contente pas d’être mais qu’il agit en « soumettant » et en « tourmentant ». Le texte exprime donc bien cette ambivalence de l’homme qui est l’être qui use de l’artifice, de la technique,  pour s’imposer aux autres êtres. On est loin d’une apologie unilatérale de l’ « ingéniosité ».

 

  • Le penseur chinois TCHOUANG-TSEU[7] s’exprime ainsi : «  Les chevaux ont des sabots qui peuvent fouler le givre et la neige ; ils ont un pelage qui les protège du vent et du froid. Ils broutent l’herbe, boivent de l’eau, lèvent leurs pattes et sautent. Telle est la véritable nature des chevaux. Ils n’ont que faire des carrousels et de vastes écuries. Un jour Po-Lo apparut et déclara : «  Je sais dresser les chevaux. » Il brûla et tordit leur poil, rogna et marqua leurs sabots ; il les brida et les entrava, puis il les attacha dans une écurie parquetée de lits de branches de bois. Deux ou trois chevaux sur dix moururent. Il les fit souffrir de la faim et de la soif ; il les fit trottiner et galoper ; il les aligna et les disciplina ; il tortura leur bouche avec le mors et cingla leur croupe avec  la cravache. Plus de la moitié des chevaux succombèrent.  Le premier potier déclara : « Je sais manier l’argile. » Il utilisa le compas pour les formes arrondies et l’équerre pour les formes carrées. Le premier charpentier déclara : « Je sais travailler le bois. » Avec le crocher il fabriqua les parties courbes et avec le cordeau les parties droites. La nature de l’argile et celle du bois se soumettent-elles au crochet et au cordeau ? Cependant, on répète depuis des générations que Po-Lo sait dresser les chevaux, que le potier sait manier l’argile et que le charpentier sait manier le bois. Telle est l’erreur de ceux qui veulent gouverner le monde. » Œuvres (traduction de Liou Kia-hway). On trouve ici aussi cette attention à la violence de la technique, à sa posture prétentieuse. Parce qu’il sait, ou croit savoir, l’homme se donne le droit d’agir en modifiant, en soumettant la nature. Mais la nature subit cette volonté sans se soumettre totalement. Des chevaux meurent, les autres souffrent. Quel est le gain véritable ? On aurait tort de voir ici une condamnation, bien loin de l’intention taoïste. Il y a seulement une description de ce qui se produit qui ne s’attache pas seulement au résultat dont les hommes s’enorgueillissent.

 

Ces textes différents nous montrent que dans des aires culturelles différentes et relativement séparées les unes des autres de sorte qu’on ne peut parler d’influence de l’une sur les autres, on retrouve cette conscience de l’ambivalence de la technique, conscience qui contraste fortement avec  la croyance en la puissance « libératrice » de la technique qui est constitutive de l’idéologie du « Progrès ». Il y a donc eu une mutation dans la manière dont l’humanité a compris son activité. Cette mutation historique que nous avons située comme contemporaine de l’apparition d’une science mathématique de la nature s’est imposée progressivement partout.

Elle continue à régner aujourd’hui, en se servant de l’alibi la neutralité de la technique. Mais lorsque celle-ci en vient à ne plus se situer dans son ambivalence originaire, c’est alors qu’elle devient la plus menaçante.

Ce n’est qu’en s’inquiétant devant la puissance de la technique que l’on peut éventuellement se prémunir contre les dangers qu’elle nous fait courir.

Cette inquiétude systématique serait-elle exagérée ? N’y a-t-il pas des techniques « sans danger » ?


Prenons comme exemple l’agriculture. Les historiens s’accordent à situer son apparition vers – 8000 avant J.-C. dans le « croissant fertile » ou « Mésopotamie ».Mesopotamie.jpg On a parlé de « révolution néolithique » (Vere Gordon CHILDE) pour désigner cette période où les petits groupes de chasseurs-cueilleurs se sont sédentarisés et ont commencé à domestiquer sur une grande échelle les plantes et les animaux. Ces nouvelles techniques ont permis de constituer des surplus alimentaires pour se prémunir contre les disettes. Mais en même temps il devenait intéressant de s’approprier des territoires et de rationnaliser la production (travaux d’irrigation, construction de greniers). Il fallut aussi prévoir la protection du territoire (armées permanentes), une administration centrale (Etat) et donc toute une structure hiérarchique qui est venue remplacer la société primitive égalitaire et sans pouvoir politique séparé.[8] De sorte qu’il n’est pas surprenant de constater que dans les régions où se répand l’agriculture se constituent aussi les premières Cités-Etats (vers 4000-3000 avant J.-C., période d’Uruk) où l’écriture va faire son apparition (vers -3500 en Mésopotamie). Autrement dit, pas d’inégalités sociales marquées, pas d’Etat et de propriété du sol, sans doute pas d’esclavage systématique tant que l’agriculture n’existe pas. Faut-il condamner pour autant cette technique (ou plutôt l’ensemble des techniques qui s’y rattachent) ? Certains vont jusque là en se donnant une cohérence purement idéologique[9].

Mais on peut simplement, et plus raisonnablement, prendre en considération le caractère essentiellement ambivalent de la technique, de toute technique. Ce qui implique aussi, comme le dit Jacques ELLUL, que plus une technique est puissante, c’est-à-dire plus son pouvoir de modification de la nature est important, et plus son ambivalence est dangereuse. Le danger de l’ambivalence se manifestant justement dans le pouvoir d’occultation des conséquences négatives qui réside dans le « bon côté ». Les avantages positifs, ou qui apparaissent comme tels d’une nouvelle technique, sont en général évidents et particulièrement prégnants, alors que les nuisances et les effets négatifs, voire destructeurs, ne sont pleinement ressentis que lorsque le changement a déjà eu lieu, et qu’il est devenu difficile de faire demi-tour[10].

 

On aboutirait au même genre de constat avec la révolution industrielle. On conviendra qu’il n’y a rien de neutre à considérer le temps de travail d’un être humain comme devant être entièrement objectivé et exploité afin de le rendre plus « productif ». Travail-a-la-chaine.jpgLe machinisme transforme l’homme en simple partie d’un processus qui se modèle sur  la machine. Ainsi la machine n’est pas seulement ni essentiellement un auxiliaire du travail humain, elle est la référence idéale du fonctionnement d’un dispositif  dont le travail humain n’est plus qu’un des rouages. Les méthodes mises en place par TAYLOR et par FORD ne sont pas « neutres ». On relèvera au passage qu’elles résultent en grande partie des observations faites par FORD lui-même lors de ses visites aux abattoirs de Chicago.Abattoirs-de-Chicago-debut-XX--s.jpg Il a eu l’idée d’appliquer aux êtres humains l’esprit (si l’on peut dire) de l’exploitation maximale qui était déjà en œuvre dans les chaînes d’abattage et de dépeçage des animaux. Pas de gestes inutiles, la chaîne amène à l’ouvrier l’objet sur lequel il doit appliquer les mêmes gestes dans un temps qui est calculé pour être le plus court possible. Les travailleurs embauchés par FORD et soumis à ce rythme de travail particulièrement éprouvant ayant tendance à chercher ailleurs un autre emploi, Ford dut les retenir en leur payant un salaire bien plus élevé que le salaire moyen. Ce qui finalement procurait à l’entrepreneur un autre avantage : il pouvait vendre plus de voitures puisque ses ouvriers devenaient des consommateurs.

Sur cet exemple se lit une logique qui va rester fondamentalement la même avec le développement des techniques les plus modernes : le processus productif doit être le plus rationnel possible et les contraintes qu’il impose à l’activité humaine sont censées être compensées par la possibilité d’accéder aux « biens » qui sont fabriqués. vi-caddie-ou-supermarket-lady.jpgCette possibilité devient elle-même un domaine sur lequel vont s’appliquer des techniques particulières : la publicité, le crédit, les méthodes de vente sont autant de techniques qui vont transformer le désir des hommes afin de lui faire prendre la forme souhaitée.

De sorte que la finalité du système structuré par le développement des techniques devient sa propre perpétuation à l’infini, quitte à nier l’impossibilité d’un développement matériel infini dans un monde fini, et l’existence d’autres valeurs.

 



[1] Axiologiquement : du point de vue des valeurs (du grec « axios » : « qui vaut »).


[2] Utiliser les techniques de fission des noyaux d’uranium à des fins de production d’électricité serait un bon usage, l’utiliser pour produire des bombes serait un mauvais usage. Mais même le mauvais usage ne s’avère finalement pas si mauvais que cela puisque la possession de ses bombes par des pays qui seraient tentés de se faire la guerre annulerait le risque de cette guerre (l’ « équilibre de la terreur »). Sauf bien sûr si cet équilibre est rompu à un moment donné ou si l’un des pays possédant la bombe est dirigé par des individus dont le comportement ne serait plus conforme à la rationnalité habituelle. Quant au « bon usage », il faut bien constater, en dehors des « accidents » comme « Three Mile Island » (1979), « Tchernobyl » (1986) et dernièrement « Fukushima »(2011), que la fission des noyaux d’uranium produit d’autres atomes fissibles dont on ne sait pas comment faire pour s’en débarrasser.


[3] « Aucune idée, parmi celles qui se réfèrent à l'ordre des faits naturels, ne tient de plus près à la famille des idées religieuses que l'idée de progrès, et n'est plus propre à devenir le principe d'une sorte de foi religieuse pour ceux qui n'en ont plus d'autre. Elle a, comme la foi religieuse, la vertu de relever les âmes et les caractères. L'idée du progrès indéfini, c'est l'idée d'une perfection suprême, d'une loi qui domine toutes les lois particulières, d'un but éminent auquel tous les êtres doivent concourir dans leur existence passagère. C'est donc au fond l'idée du divin ; et il ne faut point être surpris si, chaque fois qu'elle est spécieusement  invoquée en faveur d'une cause, les esprits les plus élevés, les âmes les plus généreuses se sentent entraînés de ce côté. Il ne faut pas non plus s'étonner que le fanatisme y trouve un aliment, et que la maxime qui tend à corrompre toutes les religions, celle que l'excellence de la fin justifie les moyens, corrompe aussi la religion du progrès. » Antoine Augustin COURNOT Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernes (1872)


[4] Rappelons que la promesse du serpent tentateur était qu’en mangeant le fruit défendu, Adam et Eve deviendraient « comme des dieux » : «Pas du tout, vous ne mourrez pas ! Mais Dieu sait que le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal. » Genèse, 3, 4-5. Rappelons aussi que le mot « humilité » a la même racine que le mot « homme » en ce qu’il renvoie au latin « humus » qui a donné aussi notre mot « humus »…


[5] Une longue interprétation de ce passage de SOPHOCLE est proposée par HEIDEGGER dans son « Introduction à la métaphysique », IV, 3 (1935). Heidegger traduit ainsi le début : « Multiple l’inquiétant, rien cependant au-delà de l’homme, plus inquiétant… » Ce qui l’autorise à écrire « L’homme est, d’un mot, to deînotaton, ce qu’il y a de plus inquiétant ». Et il précise : « Mais d’un autre côté, deïnon signifie le violent conçu comme celui qui emploie la violence, qui non seulement en dispose, mais est en faisant violence, parce que l’usage de la violence est le trait fondamental non seulement de son faire, mais bien de son être-là. Nous donnons ici au mot Gewalt-tätigkeit, « activité-de-violence » le sens qu’il a selon l’essence, et qui dépasse sa signification usuelle selon laquelle il veut dire le plus souvent : brutalité et arbitraire. La violence est alors considérée dans le domaine où la convention de compensation et d’assistance mutuelle donne le critère de l’être-Là et où par suite toute violence est nécessairement dépréciée comme n’étant que perturbation et violation. »


[6] Le mot grec « deïnos » est difficilement traduisible. Il peut signifier aussi bien ce qui inspire la crainte que ce qui suscite l’admiration. On pourrait peut-être proposer « terrible » qui en français peut vouloir dire aussi bien « terrifiant » que « extraordinaire », avec la connotation positive que l’on attribue en général à cette qualité.


[7] TCHOUANG-TSEU : penseur taoïste chinois ayant vécu au 4ème siècle avant J.-C.


[8] Sur la différence entre les sociétés dites primitives et les sociétés hiérarchisées, voir notamment Pierre CLASTRES : « La société contre l’Etat » (1974).


[9] Voir le texte de John ZERZAN : « Futur primitif » http://insomniaqueediteur.org/spip/IMG/pdf/JohnZerzan-Futur-primitif.pdf


[10] « Les résultats positifs d’une entreprise technique sont acquis de suite, sont ressentis aussitôt (il y a davantage d’électricité, davantage de spectacles télévisés, etc.) alors que les effets négatifs se font toujours ressentir à la longue, et après expérience. » Jacques ELLUL : « Le Bluff technologique » (1988).

 

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Published by Clavier
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