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25 janvier 2012 3 25 /01 /janvier /2012 08:34

Un plan détaillé

Medee.jpg« Je vois le meilleur, et je fais le pire » fait dire à Médée le poète Ovide. Et n’est-ce pas, à des degrés divers, la situation dans laquelle peut se trouver chacun d’entre-nous ? Combien de fois sommes-nous tiraillés entre ce que notre raison nous présente comme étant le meilleur choix et nos désirs, qui nous entraînent vers d’autres voies ? Pour éviter d’être ainsi écartelés par des forces contraires, il nous faudrait maîtriser nos désirs, être capable de leur imposer notre volonté. Tâche difficile, surtout à une époque où les désirs sont exaltés et développés par une société qui répugne à fixer des limites qui pourraient nuire aux échanges marchands. Mais pouvons-nous maîtriser nos désirs ? Si nous considérons que nous sommes des sujets dotés de raison et de liberté, ce pouvoir devrait nous appartenir, ou en tout cas nous pourrions le conquérir. Mais n’y aurait-il pas des désirs plus forts que la raison, échappant à son contrôle et agissant malgré elle ou même à son insu ? Et si tel est le cas, plutôt que de se donner pour but une maîtrise des désirs, peut-être faudrait-il apprendre à les connaître et à cultiver ceux qui nous permettent de nous améliorer ?

Première partie : Nous devrions pouvoir maîtriser nos désirs.

1)    En effet, nous sommes des êtres humains, c’est-à-dire des êtres qui possèdent une faculté que les autres animaux n’ont pas : la capacité de se rapporter à soi-même, d’être des sujets, capables de réfléchir sur n’importe quelle situation et de faire un choix entre plusieurs possibilités de conduite. Les animaux suivent leurs instincts, leurs pulsions, mais les hommes n’ont pas d’instincts au sens fort du terme, et ils peuvent guider leurs pulsions au lieu d’être entraînés par elles. Ainsi l’instinct de nidification chez l’oiseau lui impose de construire un nid fait de telle manière, ceci même s’il n’a pas été élevé dans un nid. Alors que la pulsion de conservation chez l’homme va lui faire chercher un habitat, mais il pourra l’adapter à son environnement, à ses goûts, il créera de nouvelles manières de fabriquer des maisons, et selon des plans qui seront différents. La raison permet de réfléchir aux différents moyens d’atteindre des buts. Elle permet aussi de comparer ces buts entre eux et d’en privilégier certains au détriment d’autres. Ainsi lorsque des désirs se révèlent porteurs de conséquences négatives, nous pouvons les refuser ou les différer.
2)    Alors comment expliquer que nous cédions souvent à nos désirs, que nous ne puissions pas toujours les contrôler ? Cela provient certainement d’un manque de culture. La volonté se fortifie avec l’usage, et il faut donc l’entraîner convenablement. Au début de la vie, les parents doivent fixer des limites au désir de l’enfant et l’obliger à les respecter. Il apprend ainsi à ne pas céder au désir immédiat, à réfléchir à ce qu’il ressent. Par la suite, en grandissant, l’individu sera confronté à un système de lois afin que tous ceux qui ne parviennent pas à se discipliner par eux-mêmes soient maintenus tout de même dans un cadre où la réalisation de certains désirs est punie et où d’autres désirs sont valorisés. Mais cela ne permettra pas d’obtenir une pleine maîtrise des désirs.Marc Aurèle Pour l’atteindre, il faut un exercice moral. C’est ce que préconisaient les philosophes stoïciens. Ainsi Epictète montrait qu’il fallait d’abord faire une distinction de principe entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. Ce qui ne dépend pas de nous, ce sont les choses extérieures, sur lesquelles la volonté n’a pas de prise directe. Ainsi les richesses, les honneurs, la santé même. Nous pouvons essayer d’être riches, mais il ne dépend pas de nous de l’être. Une multitude de facteurs entrent en jeu. Si nous nous laissons aller à des désirs dont la satisfaction ne dépend pas de nous, nous serons toujours esclaves et exposés au malheur. Qu’est-ce qui dépend de nous alors ? Eh bien, ce sont justement nos propres états intérieurs, nos émotions, nos désirs, nos jugements. Car dans ce cas, nous n’avons pas d’intermédiaire : nous sommes devant nos désirs et nous pouvons les modifier.

 
3)    On peut apprendre à maîtriser nos désirs en faisant cet exercice de distinction entre ce que sont les choses que nous désirons (ou que nous craignons) et ce que nous imaginons qu’elles sont. Nous nous représentons ainsi les richesses comme un bien, mais elles ne sont pas forcément un bien. On peut en faire un bon comme un mauvais usage. Elles sont souvent source de tracas, d’inquiétudes, de servitudes diverses. La richesse se paie cher, en temps, en liberté, en calme. Le même exercice de distanciation peut s’opérer avec toutes les choses que nous désirons. Ce que nous désirons le plus relève souvent de l’impossible ou dépend tellement de conditions extérieures que cela ne peut que nous rendre malheureux de persister dans ces désirs. Ainsi nous désirons que personne ne nous gêne ou ne nous manque de respect. Et certes, nous avons raison de vouloir que la société soit organisée de telle façon que les atteintes au droit d’autrui soient punies. Mais nous devons comprendre qu’inévitablement, notre désir de ne jamais être gênés par nos semblables ne sera pas satisfait. Il y aura toujours des gens impolis, irrespectueux, ou simplement antipathiques. Si nous ne le comprenons pas et ne maîtrisons pas notre désir, nous serons frustrés et nous nous mettrons en colère. Qu’est-ce que la colère d’ailleurs, si ce n’est le désir brutal que les choses ne soient pas ce qu’elles sont ? En comprenant la réalité, en s’exerçant d’abord à fortifier notre volonté sur des désirs faciles à contrôler, nous acquérons cette maîtrise qui seule nous rendra libres.

Deuxième partie : Ne seraient-ce pas plutôt les désirs qui dirigent notre volonté ?

1)    Certes, l’homme n’est pas un animal, mais il n’est peut-être pas non plus doté d’un pouvoir absolu sur ses propres états intérieurs. Comme le dit Freud, « Le moi n’est freudpas le maître dans sa propre maison ». La preuve en est que nous ne pouvons pas vouloir désirer ou vouloir ne pas désirer. Nous subissons nos désirs, ils s’imposent à nous. Comment se fait-il que nous puissions alors les contrôler dans certains cas ? Pour comprendre cela, il faut se référer à la deuxième topique freudienne. Freud distingue trois instances dans l’individu : le ça, le surmoi et le Moi. Le Moi n’est donc que l’une de instances psychiques. Il prend conscience de certains désirs dont l’origine se trouve dans le ça, réservoir des pulsions. Son rôle est alors de trouver un compromis entre les désirs et les exigences du monde extérieur, physique et social. Le Moi est secondé, et parfois supplanté dans cette tâche, par l’intériorisation des interdits sociaux qui constitue le « Surmoi ». Par conséquent certains désirs ne parviennent pas jusqu’au Moi, ou s’ils y parviennent, ils seront rapidement refoulés par le Surmoi. Cette instance agit en censurant les désirs incompatibles avec les normes culturelles et particulièrement « morales » qu’elle a intégrées. Mais ce qui a été ainsi refoulé ne reste pas pour autant inactif et va revenir perturber le Moi, sous des formes que celui-ci ne pourra pas comprendre.


2)    Ainsi, contrairement à ce que pouvaient affirmer les Stoïciens, nous ne sommes pas immédiatement devant nos désirs, ou plutôt nous sommes devant des désirs qui sont eux-mêmes, pour une part non négligeable, des modifications de désirs antérieurs. Ces désirs devant lesquels nous sommes, ceux qui sont conscients, cachent d’autres désirs qui eux mènent leur propre vie inconsciente. Ce qui explique que la volonté soit souvent impuissante devant des désirs qu’elle ne comprend pas ou qu’elle comprend mal. Si le refoulement a été important et que les désirs refoulés ont pu accroître leur influence, le sujet conscient sera débordé par un sujet inconscient qui prendra le contrôle de la conduite. Mais parfois ces désirs inconscients se sont frayé un chemin vers la conscience en s’installant dans le caractère même de la personne. Ainsi le désir « premier » d’attachement affectif, refoulé parce que frustré dans la vie réelle, peut revenir sous la forme d’un désir de pouvoir, ou d’un désir de séduire son entourage, d’attirer l’attention. La personne qui vit ce désir a-t-elle un contrôle sur lui ? Peut-être ne le comprend-elle même pas comme un désir à proprement parler. Pour elle, il fait partie de sa personnalité et elle ne l’objective sans doute pas comme tel.Wall-Street.jpg La société peut même valoriser ce genre d’attitude : désirer le pouvoir, la richesse, l’admiration des autres, c’est « bien », c’est être un « battant ». Comment alors la personne qui est ainsi influencée par le regard social pourrait-elle mettre en doute la valeur de ce désir et prendre sur lui le recul qui seul permettrait éventuellement de le contrôler ?


3)    Et même si la conscience prenait un recul réflexif sur les désirs, pourrait-elle pour autant obtenir automatiquement un pouvoir sur eux ? Pour prendre conscience de ses désirs, il faudrait pouvoir s’en distancier, mais si cette condition est nécessaire, et pas toujours facile à remplir, elle n’est peut-être pas suffisante. Prenons l’exemple de Médée, que nous avons évoqué au début de notre propos. Elle tombe amoureuse de Jason et essaie tout d'abord de repousser ce sentiment qui va lui faire trahir les siens et abandonner sa patrie pour un homme qu'elle ne connaît pas vraiment. 

 

"Le sentiment inconnu que j'éprouve est ou ce qu'on appelle amour, ou ce qui lui ressemble; car enfin, pourquoi trouvé-je trop dure la loi que mon père impose à ces héros ! loi trop dure en effet. Et d'où vient que je crains pour les jours d'un étranger que je n'ai vu qu'une fois ? d'où naît ce grand effroi dont je suis troublée ? Malheureuse ! repousse, si tu le peux, étouffe cette flamme qui s'allume dans ton coeur. Ah ! si je le pouvais, je serais plus tranquille. Mais je ne sais à quelle force irrésistible j'obéis malgré moi. Le devoir me retient, et l'amour m'entraîne. Je vois le parti le plus sage, je l'approuve, et je suis le plus mauvais." Ovide; Les Métamorphoses, livre VII.

 

 Il y a donc ici une sorte d’illustration d’une loi générale : le désir est plus fort que la raison. Lorsque nous croyons vaincre nos désirs, c’est simplement que certains désirs sont moins forts que d’autres et que la « volonté » est en fait au service des désirs les plus forts. Ainsi le philosophe stoïcien lui-même est dominé par le désir d’indépendance, il veut atteindre l’ataraxie, le contentement total par le calme de l’âme. Mais n’est-ce pas son désir le plus puissant, qui le rend capable de maîtriser les autres désirs justement parce qu’il s’impose à eux ?

Troisième partie : Nous pouvons apprendre à connaître nos désirs et à discerner ceux qui nous constituent vraiment.
1)    La voie de la maîtrise des désirs semble une impasse, on l’a vu. Alors même que nous parvenons à vaincre un désir, c’est parce que nous sommes emportés par un autre, ou par plusieurs autres. Mais il est possible de distinguer entre les désirs. Il y a ceux qui nous constituent, qui nous permettent de grandir, de nous dépasser et de parvenir à un mieux être. Et il y a ceux qui nous empêchent de réaliser les premiers, qui nous entravent voire nous détruisent. S’appuyer sur les désirs constructeurs pour s’opposer aux désirs destructeurs, cela par contre est du domaine du possible. Comme le dit Nietzsche chaque homme a son « bon jour », celui où il trouve son « moi supérieur ». Certes on ne peut contrôler ce « moi supérieur », mais on peut peut-être favoriser sa venue et lui faire bon accueil, ce qui permettra de renoncer à d’autres désirs, qui relèvent du « moi banal », trop adapté.


2)     N’est-ce pas d’ailleurs ce que voulait proposer Freud lorsqu’il tente de définir l’éthique de la psychanalyse ? « Là où était le ça, le je doit advenir » : cette phrase célèbre indique bien que les désirs inconscients peuvent et même doivent parvenir à la conscience. Le sujet véritable ne réside ni dans le magma impersonnel du « ça », ni dans la prétention illusoire du « moi » à vouloir tout contrôler. Il est plutôt dans la dialectique de ces deux instances qui permet d’aller à la rencontre du Soi, en devenant un sujet qui se connaît lui-même, certes jamais totalement mais suffisamment pour pouvoir abandonner ce qui le prive de ses meilleures possibilités.


3)    Dans la même perspective, on pourrait concevoir, avec Jung, qu’il existe un processus d’individuation. Le sujet humain peut apprendre à intégrer les désirs qui le traversent et à en faire un ensemble harmonieux, au lieu d’être dominé par des formations inconscientes. Mais pour cela encore faut-il se déprendre de ses illusions et ne pas croire que l’on est ce que l’on croit être. « Deviens celui que tu es », disait NietzscheNietzsche en reprenant Pindare. Seule une connaissance authentique de nous-mêmes pourra nous permettre de distinguer les désirs qui en nous ne sont pas vraiment nous. Ainsi si nous comprenons que notre angoisse de ne pas être autosuffisants nous pousse à chercher dans le pouvoir sur les autres de quoi nous rassurer, si nous acceptons vraiment de ne pas être tout puissants, alors nous ne chercherons pas à reporter sur des objets ce désir de toute puissance. Nous serons capables de lâcher ces désirs et d’être ce que nous sommes, des êtres humains, qui avons besoin de comprendre, d’aimer, de créer.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

4)    Dans cette compréhension de nous-mêmes, l’art peut jouer un rôle déterminant. Si la vie imite l’art, comme le dit Oscar Wilde, alors les œuvres qui proposent un chemin intérieur, une ouverture vers les parties les moins évidentes du psychisme, un émerveillement devant les miracles ordinaires de l’existence, ces œuvres pourraient nous aider à nous rapprocher de notre véritable iOscar Wildendividualité. Ce faisant, nous pourrions sortir de la logique du conflit qui oppose la volonté de correspondre à un modèle (qui n’est pas vraiment nous) à des désirs rebelles ou honteux. Au projet de maîtriser les désirs, qui ne fait que nous maintenir dans ce conflit, nous pourrions substituer une culture de l’âme qui permette de le dépasser.

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Published by Clavier
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commentaires

Emmanuel K 10/07/2016 14:58

" Ce que nous désirons le plus relève souvent de l’impossible ou dépend tellement de conditions extérieures que cela ne peut que nous rendre malheureux de persister dans ces désirs. Ainsi nous désirons que personne ne nous gêne ou ne nous manque de respect. Et certes, nous avons raison de vouloir que la société soit organisée de telle façon que les atteintes au droit d’autrui soient punies. Mais nous devons comprendre qu’inévitablement, notre désir de ne jamais être gênés par nos semblables ne sera pas satisfait. Il y aura toujours des gens impolis, irrespectueux, ou simplement antipathiques. Si nous ne le comprenons pas et ne maîtrisons pas notre désir, nous serons frustrés et nous nous mettrons en colère. Qu’est-ce que la colère d’ailleurs, si ce n’est le désir brutal que les choses ne soient pas ce qu’elles sont ? En comprenant la réalité, en s’exerçant d’abord à fortifier notre volonté sur des désirs faciles à contrôler, nous acquérons cette maîtrise qui seule nous rendra libres. "

J'ai rarement lu quelque chose d'aussi intelligent. Je ne sais pas qui a écrit ça mais merci à lui, ça m'a fait comprendre beaucoup de choses sur ma propre vie. Merci beaucoup continuez à écrire c'est très intéressant !

Pierre Peavey 15/02/2013 22:02

L'Homme serait alors régit par le désir et pourrais s'en dégager uniquement que par l'intermédiaire d'encore d'autres désirs. C'est pourquoi il faudrait faire la distinction entre ces derniers soit
en jugeant l'un comme supérieur par une identification morale soit, comme vous l'avez souligné, par correspondance à nos tendances intrinsèques.

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