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18 février 2012 6 18 /02 /février /2012 15:08

 Arbeit macht frei-copie-1

 

 

Le travail peut se ranger parmi les modes de l’activité humaine. L’activité en général consistant à modifier consciemment l’environnement selon une intention qui a été réfléchie. L’activité se distingue de la contemplation. Car si celle-ci n’est pas passive, elle ne vise pas la modification du milieu,  on doit donc la considérer comme différente de l’activité proprement dite.

Quelles sont les diverses modalités de l’activité ?

On peut en distinguer trois :

  • Le travail : c’est l’activité qui est pénible par elle-même et qui vise à obtenir un gain extérieur au résultat de l’activité. L’activité n’a donc pas besoin d’avoir un sens par elle-même, elle produit une valeur d’échange. Ainsi le travailleur fournit un effort qu’il ne fournirait pas s’il n’obtenait pas un avantage une fois l’effort fourni. Cet avantage peut être un salaire, cela peut être le gîte, le couvert et l’assurance de rester en vie quelque temps, si le travailleur est esclave.

 

  • L’œuvre : il s’agit de l’activité qui est faite surtout en vue du résultat lui-même. Selon l’attention, la qualité de son activité, celui qui œuvre sera devant un résultat dont il peut être plus ou moins fier. Le modèle de ce type d’activité se trouve sans doute chez l’artiste qui est censé faire « une œuvre », c’est-à-dire produire quelque chose dans quoi il a mis de lui-même, qui a un sens intrinsèque et non pas une simple valeur d’échange.

 

  • L’action : c’est l’activité de celui qui vise à transformer les relations entre les hommes. Le modèle en est l’homme politique, et plus généralement l’homme qui peut modifier la manière dont le groupe auquel il appartient se comporte. On trouve ce type d’action chez les organisateurs, les entrepreneurs, tous ceux que l’on appelle d’ailleurs les « hommes d’action ».

 

Dans cette diversité des modes d’activité, le travail semble présenter la position la plus basse. Il est l’activité dont la pénibilité est la plus grande, en proportion même de son manque d’intérêt propre. Cela se confirme si l’on fait attention à l’étymologie du mot : « travail » vient du latin tripalium« tripalium », qui désignait un instrument de torture. On retrouve d’ailleurs cette connotation de souffrance lorsqu’on parle du travail de la femme qui accouche.

En quel sens pourrait-on en faire un instrument de libération ? Libération vis-à-vis de quoi ? Les nazis avaient inscrit au-dessus des porches d’entrée des camps de concentration et d’extermination  (Auswitch, Dachau, Gross-Rosen,  Sachsenhausen…) la phrase : « Arbeit macht frei » : « Le travail rend libre », serait-ce par pur cynisme ou y avait-il là la tentative dérisoire de se référer à une éthique du travail pour masquer l’entreprise criminelle ?



 

Quelle serait cette éthique ?

« Le travail éloigne de nous trois grands maux : l’ennui, le vice et le besoin. » écrit Voltaire dans « Candide ».

Le besoin, puisque c’est en travaillant, en fournissant un effort en lui-même pénible, que nous parvenons à satisfaire nos besoins vitaux. Le vice, car quand on ne travaille pas, on peut avoir des désirs excessifs ou pervers, le mauvais côté de l’homme ne demandant qu’à se manifester. L’ennui, puisque l’inactivité nous pèse. Le travail permet donc de se libérer des besoins vitaux en leur donnant les moyens de se satisfaire, et de se libérer des tentations ou simplement du sentiment de vide qui s’empare de nous lorsque nous ne sommes pas occupés.

« Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaire, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. » Pascal ; Pensées ; § 131.l'ennui

Mais il y aurait aussi dans le travail une libération des potentialités latentes qui seraient restées sans cela en friche. En étant obligés de travailler, les hommes seraient conduits à développer leurs aptitudes. Si nous avions tout ce que nous désirons sans rien faire, nous ne ferions aucun effort pour cultiver nos facultés. Le travail est ainsi un puissant stimulant de nos forces latentes, que ce soit sur un plan physique ou sur un plan intellectuel. On trouve cette idée bien exprimée par Marx lorsqu’il écrit que « L’œuvre exige pendant toute sa durée, outre l’effort des organes qui agissent, une attention soutenue, laquelle ne peut elle-même résulter que d’une tension constante de la volonté. Elle l’exige d’autant plus que, par son objet et son mode d’exécution, le travail entraîne moins le travailleur, qu’il se fait moins sentir à lui-même comme le libre jeu de ses forces corporelles et intellectuelles, en un mot, qu’il est moins attrayant. »  Karl  Marx ; Le Capital, Livre I, ch. 7 ; 1867.

Moins le travail est attrayant en soi et plus il exige de la part du travailleur un effort de la volonté. Il incite donc l’homme à se dépasser et à  se dominer pour atteindre une maîtrise de lui-même qui l’accomplit en tant qu’être humain.



 

Ainsi se détermine une conception du travail comme une activité foncièrement émancipatrice puisque par le travail, l’homme se libèrerait à la fois des contraintes du milieu, qu’il va façonner en fonction de ses désirs, et de sa propre inertie qui le maintiendrait dans la stagnation.

Mais il n’en reste pas moins que le travail est une souffrance qui pèse sur les individus qui y sont soumis. D’ailleurs les sociétés traditionnelles agricoles étaient d’accord pour ne lui accorder qu’une valeur très secondaire. Leur conception générale du travail était globalement la même : il faut bien qu’il y ait des travailleurs pour qu’il y ait des individus disposant du temps nécessaire pour se consacrer à ce qu’il y a de plus noble : l’action et la contemplation. Telle est la conception qui domine l’antiquité et une bonne partie du Moyen-âge : l’homme est d’autant plus libre qu’il n’a pas besoin de travailler et peut se consacrer à ce qu’il y a de plus important : la politique (et la guerre qui souvent l’accompagne) et le savoir[1].

 

 

 

 

A supposer que l’on refuse la séparation entre ceux qui travaillent et ceux qui oeuvrent  ou agissent, comment faire en sorte que le travail ne soit pas synonyme de souffrance ? Comment supprimer ou réduire la  souffrance inhérente au travail ?

On peut envisager de le faire de deux manières :



 

-          Soit en rendant le travail intéressant en soi, ce qui le rapprocherait des deux autres formes d’activité que sont l’œuvre et l’action.



 

-          Soit en réduisant sa durée de sorte que l’homme puisse disposer d’un temps de loisir qui lui permette de faire ce dont il a vraiment envie et, pourquoi pas, de se cultiver.



 

Tenter de donner du sens au travail dépend à la fois d’un changement de notre attitude individuelle et des conditions sociales qui conditionnent le travail.

On peut d’ailleurs douter de la possibilité de changer uniquement sa propre perception si des conditions sociales minimales ne sont pas remplies.

Modifier sa propre manière de se représenter le travail n’est pas toujours facile, mais il y a là une voie possible pour réduire l’impression de souffrance, et c’est presque une réaction d’auto-défense de l’individu confronté à son travail. Car ce qui fait sans doute le plus souffrir l’homme, c’est le sentiment d’être insignifiant.

Cela peut prendre plusieurs formes : il y a une insignifiance affective, une insignifiance sociale, une insignifiance métaphysique. Dans l’insignifiance affective, l’individu s’éprouve comme isolé, sans personne avec qui nouer de véritables liens d’amitié ou d’amour. Dans l’insignifiance sociale, c’est le manque d’intérêt de la part de la société dans son ensemble, de valorisation du « regard social »[2]. L’insignifiance métaphysique consiste en l’absence de transcendance : la vie individuelle ne s’inscrit dans aucune perspective située au-delà de la vie présente, elle n’a donc aucun sens « en soi »[3]. Les hommes peuvent supporter des souffrances extrêmes s’ils y trouvent un sens. On peut donc trouver un sens dans son travail si on parvient à le relier à une signification affective, sociale, ou métaphysique. Cela ne dépend pas exclusivement d’une décision personnelle, bien entendu.

 

Ainsi le travail très difficile des mineurs était supporté parce qu’il y avait une forte solidarité face aux dangers de la mine, donc des relations affectives intenses, et une signification socialement très valorisée : le mineurs arch lavoixcharbon extrait était une production dont l’utilité était évidente pour tout le monde. La dimension « métaphysique » n’était pas absente puisqu’il y avait chez de nombreux mineurs une adhésion à la foi communiste, ce qui inscrivait le travail accompli dans une perspective transindividuelle.

 

 


 

Aller jusqu’au bout de cette voie, ce serait  parvenir à changer totalement le sens du travail, ou plutôt à lui (re)donner un sens, ce qui finalement aboutirait à le supprimer en tant que travail. Au lieu que le travail soit réduit à un simple moyen pour maintenir l’existence en obtenant un salaire, il (re)deviendrait ce qu’il est censé être par essence : l’activité générique de l’être humain, c’est-à-dire l’activité par laquelle, en produisant un monde qui exprime ce qu’il est, l’homme devient un sujet véritable, conscient de lui à travers la conscience qu’il prend du monde qu’il fait[4]. C’est la voie que semblait esquisser Marx quand il critiquait l’aliénation du travailleur. Cette aliénation consiste en une triple dépossession : D’abord le travailleur aliéné ne choisit pas son travail, il doit prendre ce qu’il trouve, même si ce n’est pas du tout ce qu’il aimerait faire. Ensuite, il doit vendre son temps de travail à quelqu’un qui a les capitaux suffisants pour transformer ce travail en marchandises. Le travailleur aliéné dans son travail ne décide pas non plus de la manière dont ce travail va pouvoir se réaliser. Ce n’est pas lui qui organise la production. L’exemple le plus tangible de cette dépossession est bien sûr le travail à la chaîne mis en place par Ford et théorisé par Taylor (l’ « Organisation scientifique du travail »). Enfin le travailleur ne possède pas le produit de son travail puisque c’est le détenteur des moyens de production (c’est-à-dire des capitaux nécessaires à l’achat des matières premières, des outils de production, et de la force de travail) qui finalement va décider de vendre le résultat, escomptant ainsi réaliser un bénéfice.Travail à la chaine Marx va donc parler d’ « esclavage salarié » : le travailleur ne possède rien, il doit se vendre pour subsister et il n’a aucun intérêt à travailler, sinon justement le salaire qu’il obtient. Il y a bien aliénation, c’est-à-dire dépossession et altération de la force vitale qui constitue le travailleur : il ne s’appartient plus puisque cette force il la cède à quelqu’un d’autre. Aussi Marx indiquait-il qu’il ne s’agissait pas pour les travailleurs de lutter pour obtenir seulement des augmentations de salaire mais de se donner pour but l’abolition du salariat. « Au reste, et tout à fait en dehors de la servitude générale qu’implique le système des salaires, les travailleurs ne doivent pas s’exagérer le résultat final de ces luttes quotidiennes. Qu’ils ne l’oublient pas : ils combattent les effets, non pas les causes ; ils retardent la descente, ils n’en changent point la direction ; ils appliquent des palliatifs, mais ne guérissent pas la maladie. Qu’ils aient garde de se laisser prendre tout entiers à ces escarmouches inévitables que provoque chaque nouvel empiètement du capital, chaque variation du marché. Ils doivent comprendre que le système présent, avec toutes les misères qu’il leur inflige, engendre dans le même temps les conditions matérielles et les formes sociales nécessaires pour reconstruire l’économie et la société. Sur leur bannière, il leur faut effacer cette devise conservatrice : « Un salaire équitable pour une journée de travail équitable », et inscrire le mot d’ordre révolutionnaire : « Abolition du salariat ! » » Karl Marx ; Salaire, prix et plus-value, 1865.

 

 



 

Ainsi, si les travailleurs prenaient le pouvoir et supprimaient la propriété privée des moyens de production, ils pourraient décider ensemble de ce qu’il faudrait produire, des moyens de le produire et chacun pourrait trouver le type d’activité qui lui permettrait d’exercer au mieux ses talents, quitte à changer d’activité lorsqu’il aurait fait le tour de la tâche qu’on lui aurait confiée. Dans un texte qui ne fut publié que longtemps après sa mort, Marx envisageait que dans « la société communiste, où chacun n'a pas une sphère d'activité exclusive, mais peut se perfectionner dans la branche qui lui plaît, la société réglemente la production générale ce qui crée pour moi la possibilité de faire aujourd'hui telle chose, demain telle autre, de chasser le matin, de pêcher l'après-midi, de pratiquer l'élevage le soir, de faire de la critique après le repas, selon mon bon plaisir, sans jamais devenir chasseur, pêcheur ou critique. »

Karl Marx : L’idéologie allemande (1846) ; 1ère partie « Feuerbach », Editions sociales, p.32.

 

La deuxième manière de réduire la souffrance du travail n’est pas de le rendre intéressant en soi, mais de le restreindre. On prend acte que travailler n’est pas une activité plaisante, mais on tente de diminuer le temps que l’on doit y consacrer. C’est d’ailleurs un objectif constant des luttes des travailleurs que de faire baisser la durée de la journée de travail. Les grandes luttes syndicales en Europe et aux Etats-Unis sont parvenues à obtenir une diminution conséquente. La journée de travail qui était comprise entre 8h en hiver et 12h en été au Moyen âge, pour 240 jours ouvrés par an est passée au cours du 19ème siècle à une moyenne de 15 h par jour, quelle que soit la saison et tous les jours de l’année (sauf le dimanche, et encore, pas pour tous les métiers). Il a fallu attendre en France la loi du 30 mars 1900, dite « loi Millerand », pour que la journée de travail soit limitée à 10 heures. Les conditions actuelles en Travail chine apple 2Chine sont du même ordre que celles qui prévalaient en Europe au 19ème siècle : journée de 15h pour une semaine de plus de 72 heures[5], y compris pour beaucoup d’enfants, et avec une semaine de vacances par an, au maximum.

 

 

 

 

Marx va également s’exprimer en ce sens puisqu’il reconnaît, dans des textes postérieurs à ceux que nous avons cités, que même dans une société communiste le but serait de limiter le temps de travail, la vraie liberté (l’activité non contrainte) commençant après : « Le royaume de la liberté commence seulement là où l’on cesse de travailler par nécessité et opportunité imposée de l’extérieur ; il se situe donc, par nature, au-delà de la sphère de production matérielle proprement dite. De même que l’homme primitif doit lutter contre la nature pour pourvoir à ses besoins, se maintenir en vie et se reproduire, l’homme civilisé est forcé, lui aussi, de le faire et de le faire quels que soient la structure de la société et le mode de la production. Avec son développement s’étend également le domaine de la nécessité naturelle, parce que les besoins augmentent ; mais en même temps s’élargissent  les forces productives pour les satisfaire. En ce domaine, la seule liberté possible est que l’homme social, les producteurs associés règlent rationnellement leurs échanges avec la nature, qu’ils la contrôlent ensemble au lieu d’être dominés par sa puissance aveugle et qu’ils accomplissent ces échanges en dépensant le minimum de force et dans les conditions les plus dignes, les plus conformes à leur nature humaine. Mais cette activité constituera toujours le royaume de la nécessité. C’est au-delà que commence le développement des forces humaines comme fin en soi, le véritable royaume de la liberté qui ne peut s’épanouir qu’en se fondant sur l’autre royaume, sur l’autre base, celle de la nécessité. La condition essentielle de cet épanouissement est la réduction de la journée de travail. »

 

Karl Marx : Le Capital, Livre III, tome 3, septième section, ch.48 La formule trinitaire, pp. 198-199 Editions sociales.Karl Marx



 

 

Marx paraît prendre acte ici d’une sorte de fatalité inhérente au travail : il concerne toutes les sociétés et sa nécessité s’accroît au fur et à mesure que s’accroissent les besoins. Il s’agit d’une « lutte contre la nature » qui ne prendra donc jamais fin, et qui augmente même avec les besoins socialement conditionnés. La liberté ne peut donc commencer à exister qu’en ayant satisfait ces besoins grâce à l’augmentation de la puissance matérielle des hommes. C’est ici la machine qui est en quelque sorte chargée d’assurer les conditions de la liberté. Si l’homme produit grâce à elle de quoi satisfaire plus facilement ses besoins, il pourra réduire la durée de la journée de travail et se livrer enfin à ce qu’il souhaite. Mais comme les besoins augmentent en proportion de la puissance matérielle des hommes, on ne voit pas que l’on puisse atteindre de façon pérenne ni même relativement durable la liberté.



 

Le socialiste Paul Lafargue ira dans le même sens dans son célèbre « Le Droit à la paresse » en allant jusqu’à faire de la machine une sorte de nouveau Dieu chargé de libérer l’humanité du travail : « Nos machines au souffle de feu, aux membres d’acier, infatigables, à la fécondité Robot qui aidemerveilleuse, inépuisable, accomplissent docilement d’elles-mêmes leur travail sacré ; et cependant le génie des grands philosophes du capitalisme reste dominé par le préjugé du salariat, le pire des esclavages. Ils ne comprennent pas encore que la machine est le rédempteur de l’humanité, le Dieu qui rachètera l’homme des « sordidoe artes » et du travail salarié, le Dieu qui lui donnera des loisirs et la liberté. »

Paul Lafargue : Le droit à la paresse, 1880.

C’est la même idée que l’on trouve chez un philosophe pourtant assez éloigné de Marx, Bergson. Il fait également de la réduction du temps de travail, rendue possible grâce à la machine, la condition qui permettrait d’accéder à une vraie liberté.

« Quand on fait le procès du machinisme, on néglige le grief essentiel. On l’accuse d’abord de réduire l’ouvrier à l’état de machine, ensuite d’aboutir à une uniformité de production  qui choque le sens artistique. Mais si la machine procure à l’ouvrier un plus grand nombre d’heures de repos, et si l’ouvrier emploie ce supplément de loisir à autre chose qu’aux prétendus amusements, qu’un industrialisme mal dirigé a mis à la portée de tous, il donnera à son intelligence le développement qu’il aura choisi, au lieu de s’en tenir à celui que lui imposerait, dans des limites toujours restreintes, le retour (d’ailleurs impossible) à l’outil, après suppression de la machine. »                              

  Bergson ; Les deux sources de la morale et de la religion, Remarques finales. (1932).



 

D’une certaine manière, l’évolution historiquement constatable de notre relation au travail a suivi ces deux voies, et elle en a aussi rencontré les limites.



 

A la souffrance du travail, on a tenté d’opposer le sens du travail. Le lieu de travail étant l’endroit où se nouent l’essentiel des relations affectives en dehors de la famille, il apparaît que le travail a au moins ce sens de mettre en relation des êtres humains. Ce qui explique d’ailleurs que la retraite ou le chômage soient si mal vécus par certains travailleurs, en dehors des considérations financières. Il y a aussi la dimension sociale qui joue un rôle, et qui peut être politiquement exaltée. Le travailleur peut se sentir utile dans la mesure où le résultat de son travail, même s’il ne lui appartient pas en propre et s’il n’a pas vraiment décidé au départ de ce qu’il serait, est pourvu d’un certain prestige reconnu par l’ensemble de la société, ou par une partie non négligeable de celle-ci. C’est ce que l’on a appelé « l’attachement à l’entreprise », d’ailleurs très variable puisquestakhanov dépendant de l’image sociale de ce qui est réalisé. Enfin la dimension « métaphysique » a pu être influente, on l’a vu, même si  cette  dimension fut dégradée par l’utilisation qui en fut faite par les régimes totalitaires (La célébration du travailleur modèle se dévouant pour le Socialisme, avec le stakhanovisme, ou pour la Patrie avec la mobilisation totale exigée par le fascisme et le nazisme). 



 

 

 

 

 

 

 

 

 


Cette recherche du sens au travail est à la fois spontanée, c’est une manière pour l’individu de tenter de maintenir son exigence d’être humain, à savoir lutter contre l’insignifiance, et volontairement exploitée par ceux qui profitent d’un système où le travail des uns permet à d’autres de consacrer à des formes plus raffinées d’activité.

 

ne travaillez jamais

 

 

Resistance au travail

On peut remarquer que les travailleurs, et ceux qui auraient dû l e devenir, ont maintenu une sorte de résistance larvée à cette « mise en signifiance » du travail, en cherchant à créer en dehors du travail d’autres liens, ce qui est souvent passé par un absentéisme systématique, y compris lors de périodes révolutionnaires où les travailleurs étaient censés se dévouer à la « cause » et travailler pour eux-mêmes[6]. 



 

 On a aussi tenté de pallier le caractère intrinsèquement pénible du travail en en diminuant la durée. Historiquement, on a vu que l’ère industrielle avait entraîné une augmentation considérable du temps de travail, et qu’il avait fallu un siècle et demi pour que des lois abaissent de façon significative le temps de travail en France. Ces lois furent d’ailleurs inspirées au départ par des considérations hygiénistes et économiques : l’Etat déplorait notamment le délabrement physique et intellectuel des enfants et les patrons remarquaient que les travailleurs exténués perdaient en productivité[7]. Aujourd’hui, la réduction du temps de travail est présentée par certains comme le remède à l’augmentation du chômage due aux « gains de productivité », alors que d’autres en dénoncent surtout le coût et attendent tout de la « croissance ». Quoi qu’il en soit, et contrairement à ce que l’on pouvait espérer, la diminution du temps de travail ne s’est pas accompagnée d’une véritable liberté dans l’usage du « loisir ».

Boite de nuitAu contraire, une nouvelle donnée sociale est apparue : la consommation généralisée et l’industrialisation des loisirs avec le tourisme, le cinéma, la télévision, la médiatisation des compétitions sportives, les boîtes de nuit, les « espaces marchands » destinés à accueillir la clientèle de travailleurs cherchant à compenser par l’achat et la participation au monde des images la souffrance du travail. Le capitalisme qui s'était construit en faisant appel à une morale de l'effort mettant en avant la volonté et la capacité à différer le plaisir, l'épargne permettant de futurs investissements, s'est ouvert de nouvelles perspectives en développant un hédonisme consumériste. Le plaisir, dans la mesure où il passe par l'achat de ce qui est produit, est une bonne chose, et les dépenses purement ostentatoires sont

galeries marchandes

 

encouragées, à la fois par la publicité, par le crédit, et par le cynisme du discours politique dominant qui identifie bonheur et consommation[8].

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ces deux voies ayant montré leurs limites, il restait à tenter de se déplacer vers les activités qui se différencient du travail : l’œuvre et l’action.

L’attrait pour l’artisanat, au sens large du terme, pour le « retour à la terre », pour les métiers faisant appel à une certaine créativité et à une initiative personnelle, nécessaire à l’accomplissement d’une tâche investie d’une valeur reconnue, participe de la tentative de mêler le plus possible « travail » et « œuvre ». Le boulanger qui fait lui-même le pain qu’il va vendre est en situation d’ « œuvrer » : son activité débouche sur un produit dans lequel il a mis de lui-même et dont il peut être fier puisqu’il exprime en quelque sorte son savoir faire propre.  Le-boulanger-enfournant-le-pain

L’infirmière qui s’occupe des malades et veille sur leur état peut également avoir l’impression d’accomplir une « œuvre » puisqu’elle crée une relation qui dépend de son investissement personnel et qui sera d’autant plus bénéfique au patient qu’elle aura su lui apporter toute son attention. On en dirait de même de l’enseignant ou de celui qui participe à la création d’un spectacle : ce ne sont pas des activités qui sont accomplies uniquement ni même parfois principalement pour le salaire qu’elles procurent, mais parce qu’elles permettent à l’individu de créer une situation qui lui semble valoir pour elle-même, ou être socialement utile. Peut-on considérer tout travail comme une « œuvre » potentielle ?

On a vu que cela ne dépendait pas que de la volonté individuelle, et il faut aussi constater que cette tentative de transformer le travail en œuvre se heurte à la tendance contraire, qui est de réduire l’œuvre au travail. L’artisan boulanger va être concurrencé par des boulangeries industrielles qui proposeront un produit portant le même nom à un prix très inférieur. Il faudra donc à l’artisan ou bien se rapprocher du standard industriel et donc diminuer la valeur qualitative de son produit, ou se spécialiser pour une clientèle capable de payer le prix élevé qu’il devra demander pour rentrer dans ses frais. De la même manière, l’infirmière et l’enseignant seront soumis à des conditions de « travail », au sens « industriel » du terme : à savoir accomplir une tâche stéréotypée afin de rentrer dans le cadre de la diminution des coûts. Le temps, indispensable au véritable soin comme à l’éducation, est remplacé par l’opérationnalité maximale. 

L’individu au travail est au centre d’une contradiction. En tant qu'être humain, il aspire à donner du sens à son activité, il désirerait qu’elle soit une œuvre, c’est-à-dire qu’elle témoigne de son engagement personnel et qu’elle réponde au mieux à un besoin socialement reconnu. En tant que « travailleur » pris dans un processus de production et d’échange où les coûts doivent être réduits et où la rentabilité est l’objectif principal, il est contraint d’accomplir un travail pour obtenir un salaire et doit tenter de s’adapter, plus ou moins bien[9] aux contraintes qui lui sont imposées.



 

L’action semble être considérée comme une bonne façon d’échapper au travail puisqu’elle est particulièrement recherchée par ceux qui répugnent à se laisser simplement utiliser, et souhaitent accéder à un statut « supérieur ». Celui qui agit est apparemment à l’abri de la servitude : il a des « responsabilités », le pouvoir de modifier les rapports entre les hommes en faisant des propositions, en donnant des ordres, en faisant accepter ses idées. Il n’exécute pas mais « conçoit » et c’est parce qu’il comprend suffisamment le fonctionnement d’un système qu’il est en mesure en mesure de lui apporter des changements, lesquels  assureront une meilleure efficacité. Mais ici aussi, le rôle de l’initiative personnelle est limité par les contraintes de la « rationalité » économique. Dans un monde où les contraintes de rentabilité sont des lois inflexibles, seul celui qui peut s’adapter à ces lois peut « réussir ». Mais qu’est-ce alors que réussir ?

 

obama yes we canLe domaine de la politique a longtemps été l’essentiel de l’action. Pourtant quel homme politique peut se vanter d’avoir un projet propre et de pouvoir le maintenir malgré les « contraintes objectives » ? Avec la croissance de la complexité des systèmes sociaux, soumis à toute une série de contraintes « rationnelles », la marge de manœuvre de la « politique », au sens de l’action qui procède d’un choix au sujet de la vie collective, se réduit à presque rien. Certes, la démocratie représentative implique que l’enjeu des élections soit suffisamment important pour qu’il y ait une mobilisation de l’électorat. Il y a là comme une sorte de mythe nécessaire au fonctionnement d’un système dont la réalité effective se fonde sur la nécessité de l’adaptation.

Pour que la démocratie représentative fonctionne, il faut que l’électeur croit en son pouvoir de choisir et d’influer sur le cours des événements. Il faut donc que celui qui se présente devant les électeurs joue le rôle de l’homme d’action : une fois investi du pouvoir conféré par leurs suffrages, il « agira » et donc, d’une certaine manière, donnera à ceux qui ont voté l’impression qu’ils ont eux-aussi agi. En réalité son action principale, une fois élu,  sera de persuader les électeurs qu’il faut se plier à la nécessité de la concurrence, des contraintes du « marché », du maintien des rapports de force favorables, et donc accepter l’inévitable. On pourrait faire la même constatation avec le « dirigeant » au sens large : il n’est finalement qu’un exécutant chargé de faire en sorte que le système qui l’emploie continue à fonctionner. Et pour cela il doit parfois beaucoup travailler…

S’il n’est pas vraiment possible de se mettre à l’abri du travail, c’est peut-être que notre société a pris pour axiome premier de son fonctionnement la recherche du « Progrès » par le développement d’une productivité croissante. Si la finalité ultime est de produire toujours plus, et c’est bien le principe fondateur du capitalisme, le travail est le moyen indispensable, et qui s’étend à tous les domaines.

 

Le loisir lui-même devient un travail puisqu’il faut rentabiliser son « temps libre » en voyageant, en consommant, en faisant du sport, en se « cultivant »… Le travail est devenu l’activité principale, contaminant tout le reste. Certes, la mise au travail se heurte justement à la réussite du développement de la productivité : les « machines », au sens large du Capital santéterme, remplacent les travailleurs, ce qui augmente automatiquement le  nombre d’individus sans travail. Mais l’exigence de productivité implique que l’on consacre le moins d’argent possible à la prise en charge de ceux qui ne parviennent pas à s’employer dans le processus productif au sens strict, ni dans les services[10].

 

 Charlot dans la rue

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Contredire cette assimilation de l’activité au travail passe donc par un abandon de l’axiome du « Progrès » conçu comme augmentation de la proConsommationduction. Cet axiome soutient que c’est en produisant que l’homme s’accomplit vraiment en tant qu’être humain. Or s’il est en effet important de fa çonner un milieu qui manifeste l’humanité et permette de satisfaire les besoins humains, il est tout aussi important de ne pas concevoir l’homme comme un être dont la vocation essentielle serait d'imposer des formes à une nature  qui lui serait par principe hostile. Dans le cas contraire, on tombe inévitablement dans une recherche perpétuelle de la satisfaction par la transformation de la nature en produits censés nous en « libérer »[11].

 

 


 

Les anthropologues ayant étudié les sociétés primitives ont relevé que dans ces sociétés la notion de travail comme activité séparée et destinée à produire n’existe pas comme telle[12]. L’activité humaine n’y est pas considérée comme devant soumettre une nature qui lui serait par principe opposée, mais comme une manière de s’accorder avec elle. Il y a dans enawenenawefishwork screencette conception de l’activité humaine une sorte de scrupule a priori qui invite à ne pas trop en faire, à ne pas bouleverser un ordre qui existe indépendamment de la volonté humaine et que celle-ci doit plutôt chercher à comprendre et à respecter. La valeur d’une activité ne se mesure donc pas en termes de « richesses » produites, mais à sa capacité à établir des relations où la vie perdure. Relations entre les hommes et leur entour, entre les hommes eux-mêmes, entre les différentes composantes de l’homme lui-même.

 



 

Sans proposer un « retour » à une période révolue, on ne peut que se demander si ce n’est pas dans cette direction là que la solution au problème du travail devrait être recherchée. Une activité qui serait orientée vers l’instauration de liens, au lieu de chercher l’émancipation par la maîtrise. Car on peut déceler dans la démesure de la production sans limites une sorte de fuite en avant. L’effort productiviste prétend que c’est dans la domination de la nature par les techniques que l’homme atteindra le bonheur, alors que chaque pas fait dans cette direction accroît plutôt le chaos et le sentiment d’absurdité. Les hommes n’ont jamais été aussi puissants, ils n’ont jamais pu prétendre à une maîtrise aussi tyrannique de la nature, y compris de la leur propre, et ils n’ont jamais été aussi éloignés de la liberté puisqu’ils sont asservis à un fonctionnement qui leur impose une logique destructrice. Puisque le travail ne nous a pas rendus libres, la liberté serait peut-être à chercher dans l’acceptation de nos limites, dans le respect des liens qui nous font être ce que nous sommes.



 

It's a Mystery to me:Into the wild 
we have a greed
with which we have agreed
You think you have to want
     
more than you need,
until you have it all you won't be free.
Society, you're a crazy breed.
I hope you're not lonely without me…

“Society”, chanson composée et interprétée par Eddie Vedder pour le film « Into the Wild ».

 

 

 

 

 

 



[1] Cette conception que l’on pourrait qualifier d’aristocratique, au sens où l’inégalité y est clairement affirmée, est reprise par Nietzsche, notamment lorsqu’il signale la contradiction à vouloir en même temps qu’une partie de la société soit destinée au travail dans ce qu’il a de plus asservissant et que tous aient accès à une éducation assez conséquente. Voir notamment « Crépuscule des idoles » ; Divagations d’un « inactuel », §40 : « Si l’on veut  une fin, il faut aussi en vouloir les moyens : si l’on veut des esclaves, il faut être fou pour leur donner une éducation de maîtres. » (1888) Le développement de la société capitaliste depuis Nietzsche a résolu cette contradiction : on a fait en sorte que l’éducation soit moins conséquente et on a créé la publicité.

 

[2] L’importance de ce « regard social » se manifeste par l’influence extraordinaire de la publicité et de la mode. La publicité tend à monopoliser ce « regard social » dont elle se fait l’organe principal. Le principe essentiel de son fonctionnement est de décréter que sans la possession de tel ou tel objet, on n’est rien, on ne compte pas aux yeux des « autres ».

 

[3] Les religions sont censées inscrire les vies individuelles dans un parcours qui les dépasse mais où elles accomplissent un « destin ». A leur manière, les idéologies qui ont tenté de remplacer les religions font égalemment appel à une dimension « trans-individuelle », comme c’est particulièrement évident pour le mouvement communiste, mais aussi pour la croyance en un « Progrès de l’humanité », même si elles excluent par principe que l’individu puisse apprécier le trajet parcouru lorsqu’il disparaîtra, ce qui les rend intrinsèquement contradictoires.

 

[4] « L’animal s’identifie directement à son activité vitale. Il ne se distingue pas d’elle. Il est cette activité. L’homme fait de cette activité vitale elle-même  l’objet de sa volonté et de sa conscience.(…) Par la production pratique d’un monde objectif, l’élaboration de la nature non-organique, l’homme fait ses preuves en tant qu’être générique conscient, c’est-à-dire en tant qu’être qui se comporte à l’égard du genre comme à l’égard de sa propre essence, ou à l’égard de soi, comme être générique. Certes, l’animal aussi produit. Il se construit un nid, des habitations, comme l’abeille, le castor, la fourmi, etc. Mais il produit seulement ce dont il a immédiatement besoin pour lui ou pour son petit ; il produit d’une façon unilatérale, tandis que l’homme produit d’une façon universelle ; il ne produit que sous l’empire du besoin physique immédiat, tandis que l’homme produit même libéré du besoin physique et ne produit vraiment que lorsqu’il en est libéré ; l’animal ne se produit que lui-même, tandis que l’homme reproduit toute la nature ; le produit de l’animal fait directement partie de son corps physique, tandis que l’homme affronte librement son produit. » Karl Marx : Manuscrits de 1844, Editions sociales, pp 63-64.

 

[5] Chiffres donnés par une étude de chercheurs chinois qui ont enquêté sur les usines « Foxconn » qui fabriquent notamment les I-phones et I-pad. Ils décrivent ces usines comme des « camps de travail forcé » où 13 % des 1 800 ouvriers interrogés ont affirmé s’être évanouis sur la ligne de travail, 28 % avoir été insultés et 16 % avoir reçu une punition physique. http://fr.wikipedia.org/wiki/Foxconn#cite_ref-15

 

[6] On se reportera notamment à l’étude de l’historien Robert Beck « Apogée et déclin de la Saint Lundi dans la France du XIXe siècle » disponible ici : http://rh19.revues.org/index704.html#text et à celle de Michael Seidman « Pour une histoire de la résistance ouvrière au travail Paris et Barcelone pendant le Front populaire français et la révolution espagnole, 1936-1938 » disponible ici : http://www.mondialisme.org/spip.php?article251

 

[7] Paul Lafargue cite « un des plus grands manufacturiers d’Alsace, M. Bourcart, de Guebwiller, (qui) déclarait:"Que la journée de douze heures était excessive et devait être ramenée à onze heures, que l'on devait suspendre le travail à deux heures le samedi. Je puis conseiller l'adoption de cette mesure quoiqu'elle paraisse onéreuse à première vue; nous l'avons expérimentée dans nos établissements industriels depuis quatre ans et nous nous en trouvons bien, et la production moyenne, loin d'avoir diminué, a augmenté." »

 

[8] « On se rend mal compte combien le dressage actuel à la consommation systématique et organisée est l’équivalent et le prolongement, au 20ème siècle, du grand dressage, tout au long du 19ème siècle, des populations rurales au travail industriel. Le même processus de rationalisation des forces productives qui a eu lieu au 19ème dans le secteur de la production trouve son aboutissement au 20ème dans le secteur de la consommation. Le système industriel, ayant socialisé les masses comme forces de travail, devait aller plus loin pour s’accomplir et les socialiser (c’est-à-dire les contrôler) comme forces de consommation. Les petits épargnants ou consommateurs anarchiques d’avant guerre, libres de consommer ou pas, n’ont plus rien à faire dans ce système ». Jean Baudrillard : « La société de consommation », (1970). Pour une analyse différente, qui fait plutôt de l’attrait pour la consommation un puissant stimulant à l’entrée dans la révolution industrielle, voir « The Industrious Revolution: Consumer Behavior and the Household Economy, 1650 to the Present. » de Jan de Vries (2008). Les analyses de Jeremy Rifkin sur le développement de la consommation de masse aux U.S.A rejoignent celles de Jean Baudrillard : « « Mode » devint le maître mot de l’instant. Les sociétés et les industries firent tout pour vendre de la vogue et du chic. Les économistes de la consommation comme Hazel Kyrk furent prompts à souligner les avantages commerciaux de cette métamorphose, à l’échelle du pays, du travailleur en un consommateur préoccupé de son statut. La croissance exigeait un nouveau niveau d’achat chez le consommateur : le « luxe des puissants » devait « devenir indispensable aux classes pauvres ». La surproduction et le chômage technologique pourraient être atténués, ou même éliminés, si seulement on pouvait rééduquer la classe ouvrière, lui apprendre la « consommation active des produits de luxe ». Transformer le travailleur américain en un consommateur conscient, quelle gageure ! La grande masse de la population en était encore à produire elle-même l’essentiel de sa consommation. Les publicitaires firent feu de tout bois pour dévaloriser les produits domestiques et promouvoir les articles « achetés en magasin », "fabriqués en usine ». On visa particulièrement les jeunes. Les messages publicitaires visaient à leur faire honte de porter ou d’utiliser des produits faits à la maison. Des lignes de démarcation furent tracées entre le clan des « modernes » et celui des « ringards ». La peur d’être laissé sur le bord de la route se révéla un puissant stimulant du désir d’acheter. Le spécialiste en histoire du travail Harry Braverman retrace bien l’état d’esprit commercial de l’époque : « La marque de la respectabilité ne réside plus dans la capacité à faire des choses mais simplement à les acheter.» » Jeremy Rifkin : « La fin du travail » (1995).

 

[9] La souffrance au travail s’exprime de multiples manières, montrant bien que cette adaptation est souvent impossible, ou du moins ne s’effectue pas sans dommages. On notera l’importance des suicides directement liés au travail (entre 300 et 400 par an en France). Des entreprises où les méthodes de management ont été particulièrement « efficaces » ont connu des « vagues de suicide » : France Telécom, Renault, La Poste…, mais des secteurs non-commerciaux sont aussi concernés : la police, les hôpitaux, l’enseignement…

 

[10] « Aujourd’hui, nombre de gens, hébétés, ne parviennet pas à comprendre comment les ordinateurs et autres nouvelles technologies de l’information, qu’ils avaient tant appelé de leurs vœux émancipateurs, semblent plutôt maintenant se transformer en monstres mécaniques, en baisses de salaires, en emplois engloutis et en moyens d’existence menacés. On a longtemps fait croire aux travailleurs américains qu’en étant de plus en plus productifs ils finiraient par s’émanciper d’un labeur incessant. Aujourd’hui, pour la première fois, ils se mettent à soupçonner que les gains de productivité mènent souvent non pas à davantage de loisirs, mais à la file des chômeurs. » Jeremy Rifkin : « La fin du travail » (1995).

 

[11] Cette croyance dans la libération par le « Progrès » est partagée par l’ensemble des tendances politiques issues de la révolution industrielle. A « gauche », il a pris la forme de l’ « émancipation » : il s’agit toujours de se libérer des obstacles qui entravent l’essor des « forces productives », et des limites en général qui s’opposent à la réalisation des désirs.

 

[12] Voir notamment les ouvrages de Marshall Sahlins : « Age de pierre, âge d’abondance. » et « « Au cœur des sociétés : raison utilitaire et raison culturelle ». Sahlins montre que les chasseurs-cueilleurs ne consacrent que 3 heures par jour en moyenne aux activités qui relèvent de la satisfaction des besoins.

 

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Published by Clavier
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commentaires

Jao Aliber 15/04/2017 21:01

Les caractères aliénants du travail est la contrainte et le spécialisme .Ceux-ci ne peuvent être supprimés qu'un supprimant la propriété privée et le fait d'être lié à une spécialité.Lorsque les moyens de travail n'appartiennent à personne(et donc appartiennent à tous) et lorsque je peux travailler dans n'importe quel branche du travail social, mon activité devient entièrement libre

Clavier 17/04/2017 14:52

Je vous recommande de lire à nouveau l'article que vous commentez. Votre propos est celui de Marx quand il écrit "L'idéologie allemande", citée dans l'article. Mais Marx a évolué au moins sur un des deux points : même en ayant aboli la propriété privée, le travail ne perdra pas automatiquement son caractère contraignant. L'idée que l'on pourrait "travailler dans n'importe quelle branche du travail social" semble vouloir signifier que n'importe qui pourrait assumer n'importe quelle tâche, et en changer selon ses goûts. Idée qui n'est pas compatible avec la division sociale accrue et le simple fait que n'importe qui n'a pas et ne peut pas acquérir les compétences souhaitées pour s'occuper de n'importe quelle tâche précise. Nier ce fait, c'est se bercer d'illusions.Certes, à peu près tout le monde peut passer d'un peu de jardinage à visser quelques boulons. Mais former un chirurgien, un mécanicien spécialisé, un bon jardinier, cela suppose un travail long et qui n'exclut pas certaines contraintes. Cependant la liberté n'est pas contradictoire avec la présence de certaines contraintes.

Loïc 28/02/2017 22:17

Je pourrais écrire un grand texte pour féliciter l'auteur de ce texte mais je me contenterai de quelques mots.
Je poste rarement des commentaires publics mais le texte était excellent. Intelligible, pertinent, concret. Je partage vraiment la majorité des points qui a été avancée pour ne pas dire tous. Tout simplement excellent.
Le travail n'est qu'un gagne pain il ne faut pas l'oublier.

dahane 05/03/2012 21:20

je suis d 'accord sur certain point.

claire 29/05/2015 04:42

Tout cela est très interessant

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