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6 juin 2012 3 06 /06 /juin /2012 18:22


 

Comment définir cette notion ? On peut s’accorder sur cette définition : le bonheur est un état de satisfaction profond et durable. Cette définition permet de distinguer le bonheur de la joie, qui peut être éphémère, et du plaisir, qui peut être superficiel. L’inflation du langage conduit à utiliser des mots qui ont une signification beaucoup plus forte que celle qui conviendrait au contexte dans lequel on les utilise. « C’est un grand bonheur de vous revoir » : cela pourrait mieux se dire : « Je suis très content de vous voir ». A moins qu’on ne veuille laisser au mot bonheur son sens premier : heureux événement, chance (du latin « augurium » : présage).

 

Demandons-nous d’abord si cette notion peut correspondre à une réalité. Est-il possible d’atteindre le bonheur ?

Ne s’agit-il pas d’une chimère, c’est-à-dire d’une notion fondamentalement illusoire ? Comment l’homme pourrait-il atteindre un état de satisfaction profond et durable, alors qu’il est physiquement exposé à toutes sortes de maux et psychologiquement incapable de rester dans un état stable ?

En effet, nous sommes voués à souffrir de par notre corps qui est forcément soumis à des contraintes. Accidents, maladies, vieillissement, comment espérer se mettre hors d’atteinte de tous ces maux ?

Et serions-nous capables de rester dans un état de satisfaction ? Le plaisir n’a de sens que parce qu’il vient combler un manque, il a besoin du contraste de la douleur. D’ailleurs il suffit  de constater ce qui se produit lorsque nous obtenons ce que nous désirons : si le plaisir et la joie suivent l’obtention de ce que nous voulions, et s’ils sont d’autant plus forts que notre attente était intense, ils finissent par se réduire et laisser place à l’habitude, à la lassitude, à l’ennui.

Schopenhauer l’exprimait à sa manière, sans fioritures ni édulcoration : « Il n'y a qu'une erreur innée : celle qui  consiste à croire que nous existons pour être heureux. »

D’ailleurs ce constat était sans doute un des principes communs à toutes les civilisations qui se sont succédées jusqu’au tournant qui s’est produit au cours de la période allant du 17ème au 18ème siècles.

Comme le dira Saint Just, le révolutionnaire de 1789 : « Le bonheur est une idée neuve en Europe. » (Discours du 3 mars 1794).

Car si l’on considère le monde européen, culturellement structuré par le christianisme, il est bien évident que ce qui domine dans les esprits, c’est l’idée que le vrai bonheur n’est pas de ce monde et qu’il ne pourra être atteint que dans l’autre monde.

De même, en Orient, le bouddhisme fait de la souffrance l’essence même de la vie. La « première noble vérité », c’est « Dukkha », qui a le sens de « souffrance », mais en y incluant tous les aspects de la souffrance, à savoir l’imperfection, l’impermanence, le conflit, le vide, l’absence de substantialité.

 

Certes on peut trouver des philosophies qui ont déterminé le bonheur comme le but de la vie humaine, comme l’épicurisme ou le stoïcisme. Mais ce sont des eudémonismes (le bonheur est le but) qui sont très éloignés d’un hédonisme (recherche des plaisirs) vulgaire. Il ne s’agit pas pour Epicure d’accumuler les plaisirs, mais au contraire de faire un tri très strict entre ceux qu’il convient de satisfaire et ceux auxquels il faut renoncer. C’est une véritable ascèse (= exercice) auquel est convié le disciple, et non à une recherche de la jouissance. Et ce serait encore plus vrai du stoïcisme, qui fait du bonheur un état de sérénité que seul le sage peut atteindre, en identifiant sa volonté à celle de l’ordre du monde (ataraxie : calme de l’âme).

 

Que s’est-il passé pour que le bonheur devienne un idéal, et même un idéal politique ?

La déclaration d’indépendance des 13 Etats d’Amérique réunis en congrès le 4 juillet 1776 affirme :

« Nous tenons ces vérités comme allant d'elles-mêmes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont dotés par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. »

Et s’il ne s’agit pas, dans ce texte,  de garantir un « droit au bonheur », mais seulement, et la nuance est importante, un « droit de rechercher le bonheur », il n’en reste pas moins que l’horizon politique sera désormais circonscrit par cette « recherche du bonheur », ce qui implique que le bonheur  soit atteignable sur cette terre et au cours de cette vie.

Tournant qui s’inaugure probablement au cours du 17ème siècle, quand se produit la révolution philosophique et scientifique qui donne à l’homme l’impression qu’il pourra désormais, grâce à sa raison et à sa volonté, transformer le monde et le modeler pour qu’il satisfasse ses désirs. De sorte que Descartes pourra écrire, et ce sera le programme de l’âge moderne, que l’homme est en passe de  devenir « comme maitre et possesseur de la nature ». (Discours de la méthode, 1637)

Certes, le tournant ne mènera pas immédiatement vers un point très éloigné, et il faudra environ  3 siècles pour que l’on en vienne à la constitution de cette société consumériste et hédoniste dans laquelle nous vivons. Pour Descartes lui-même, cette puissance nouvelle qu’allait conférer à l’homme sa connaissance mathématique de la nature était tempérée par la conviction que l’homme n’était qu’une partie d’un ensemble dont il ne pouvait prétendre prendre réellement possession.  « (…) plutôt (…) changer mes désirs que l’ordre du monde » écrit-il dans le « Discours »).

 

Si on résumait en un mot cette conception nouvelle du bonheur, on emploierait forcément le mot « progrès ». Qu’est-ce que le progrès ?

C’est d’abord, dans une première appréhension, l’augmentation du pouvoir de l’homme sur la nature. Augmentation qui n’est pas seulement quantitative, mais qui est aussi qualitative. Ce n’est pas seulement que l’homme a plus de capacités à produire ce dont il a envie, c’est qu’il se libère d’une certaine subordination à la nature. La nature n’est plus l’être mystérieux dont il est issu et qui provient peut-être d’un être encore plus mystérieux. La nature est ce qu’il faut manipuler et transformer pour fabriquer ce qui nous fera plaisir. La nature obéit à des lois mathématiques, et la raison humaine comprend les mathématiques.

 

Mais si on poursuit cette réflexion, on s’aperçoit que le progrès n’est pas seulement cette augmentation constatable de la puissance matérielle de l’homme, il est  surtout une croyance, une valeur, et même la valeur suprême de la modernité. Le Progrès, c’est la libération de l’homme de ses anciennes servitudes, c’est l’émancipation de toutes ses capacités, c’est l’accès au bonheur pour tous, en faisant reculer ou même en supprimant toutes les contraintes qui pouvaient s’y opposer : les contraintes naturelles, mais aussi les contraintes sociales, politiques, religieuses…

Si la raison comprend le monde et peut s’en rendre maître, elle va le transformer pour le rendre conforme aux désirs des hommes et donc permettre d’accéder au bonheur. De sorte que l’on peut écrire cette double identité, le Progrès c’est le Bonheur, plus on se libérera des contraintes  et plus on sera proche du bonheur, et le Bonheur, c’est le Progrès : chaque pas en avant vers l’augmentation de la puissance est déjà le bonheur.

On pourrait dire que le Progrès est devenu le nouveau Dieu, avec son clergé, les scientifiques, chefs d’entreprise, politiques, économistes, journalistes, publicitaires, qui produisent les changements dûment constables et qui en vantent les mérites aux fidèles, lesquels iront ensuite communier dans les nouveaux temples de la consommation ainsi que sur les « réseaux sociaux »…

Pourtant après les diverses révolutions industrielles, le passage à « l’ère numérique », et les promesses de repousser encore plus loin les barrières naturelles que sont la maladie et la mort, on peut tout de même prendre le temps de la réflexion et du recul.

Ce recul peut donner lieu à deux sortes de considérations :

  • Sur un plan purement matériel, est-ce que le progrès peut être durable ? Est-ce que nous ne produisons pas plus que ce que les ressources de la planète peuvent permettre ? Si on ajoute à ce qui est prélevé sur la nature les diverses pollutions qui sont le résultat de l’activité humaine, que coûte exactement ce développement ? La notion « d’empreinte écologique » permet de mesurer ce coût. Selon les calculs effectués, « un Terrien moyen avait besoin en 2006 de 2,6 hag (hectares globaux). Or la capacité de la Terre est de 12 milliards d’hectares globaux, c’est-à-dire de superficie terrestre ou aquatique permettant de produire des choses consommables et d’assimiler les déchets.  Le dépassement a donc été de 40% ce qui peut se traduire par le fait qu’il aurait fallu 1,4 planètes pour soutenir la consommation de façon durable en 2006. L'empreinte écologique mondiale a en fait dépassé la capacité biologique de la Terre à produire nos ressources et absorber nos déchets depuis le milieu des années 1980, ce qui signifie que l'on surconsomme déjà les réserves, en réalité en surexploitant les milieux. » http://fr.wikipedia.org/wiki/Empreinte_%C3%A9cologique Si l’on tente d’estimer le nombre d’hectares globaux qui seraient nécessaires pour que tous les habitants humains de la terre dispose d’un mode de vie d’un certain niveau, on a le résultat suivant :

-          Un français ayant besoin de 4,6 Hag pour assurer son niveau de vie, il faudrait 2,5 Terres pour que chaque habitant de cette planète vive selon le standard français.

-          Un Américain (U.S.A) ayant besoin de 9 Hag, il faudrait 5 planètes pour assurer à tous les mêmes conditions de vie qu’un Américain.

Sans compter que si la population mondiale est actuellement de 7 milliards, elle sera d’au moins 9 milliards en 2050.

  • Sur un plan « qualitatif », il est difficile de mesurer le sentiment d’épanouissement que peut ressentir un individu. Sommes-nous plus heureux aujourd’hui qu’il y cinquante ans ou cent ans ? Certes l’espérance de vie a augmenté, le niveau d’instruction, au moins théoriquement, a lui aussi progressé. Mais si l’on se réfère à la consommation de psychotropes, médicaments censés pallier le sentiment d’angoisse, l’anxiété, la dépression, la nervosité, on constate que 12 % de Français y ont recours. La fragilisation des relations familiales, le stress de la vie urbaine, la souffrance au travail, la solitude, tous ces facteurs vont aussi en augmentant et s’opposent totalement à l’idée de bonheur.

On est donc devant un paradoxe : nous sommes dans une société qui fait du bonheur sa finalité, qui fait de la recherche des plaisirs une évidence absolue, la philosophie dominante, si l’on peut appeler cela une philosophie, est celle de l’hédonisme assumé, et en même temps, c’est une société où le bonheur est plus joué que réalisé, où il s’agit avant tout de se divertir, de « s’éclater », de s’échapper de soi-même et d’une réalité qui n’est plus investie pour elle-même mais pour les plaisirs qu’elle doit procurer.

 

Comment la réflexion philosophique pourrait-elle aider à se retrouver dans cette contradiction, comment pourrait-elle aider à la dénouer ?

Peut-être en proposant de clarifier ce que qui fait de nous des êtres humains. Quels sont nos désirs les plus importants, ceux qui nous sont essentiels ? Quelles sont les priorités que nous devons nous donner ? Sans doute faudrait-il cesser de courir après le bonheur et savoir se contenter de vivre et d’apprécier des moments où nous pouvons nous sentir heureux.

De ce point de vue, on peut apprendre à être heureux, à se limiter à ce qui nourrit notre joie d’exister plutôt que de nous perdre dans les images du « bonheur ». Satisfaire nos besoins vitaux, cultiver notre intelligence, notre sensibilité, savoir respecter les êtres qui nous entourent, humains ou non humains, se sentir en accord avec nous-mêmes, telles sont les modalités de cette disponibilité pour les moments heureux. Ne jamais oublier que ces moments heureux sont d’autant plus précieux qu’ils ne dureront pas, qu’ils ne se répéteront pas à l’identique, qu’ils sont en quelque sorte une grâce que nous pouvons accueillir, que nous pouvons apprendre à mériter, mais en aucun cas un dû et un but en soi.

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Published by Clavier
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commentaires

Djalawer3000 12/04/2015 00:57

ça fait du bien de lire quelqu'un qui a le cran de rappeler que ce qu'on recherche vraiment ce n'est même pas le bonheur, au final. Merci.

Pandala 15/06/2012 22:15

C'est si beau, si juste et si bien dit... (et tellement jamais dit avec autant d'éléments éparses rassemblés).
Digne d'une publication pour un nouveau best-seller sur le bonheur qui secoue les masses et donne un nouveau souffle de vie et d'espoir... surtout aux jeunes qui se noient dans le bain
bouillant!!

Coup de coeur spécial pour les "êtres humains ou non-humains"... ça aussi on ne le dit jamais

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