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19 janvier 2013 6 19 /01 /janvier /2013 23:26

 


 

« Nous sommes  tous responsables de tout et de tous devant tous.»  Dostoievski

« Et moi plus que tous les autres. » Lévinas

 

Qu’est-ce que la responsabilité ? C’est la capacité de répondre. Mais répondre à quelle question ?

La question porte sur mon comportement, ce que j’ai fait ou ce que je n’ai pas fait.

Mais ce que l’on me demande ainsi, ce n’est pas ce que j’ai fait, ou ce que je n’ai pas fait, c’est si mon comportement a été conforme à un certain devoir.

Le devoir suppose une obligation. Je suis donc responsable, mis en demeure de répondre, de mes obligations.  La question est donc : as-tu fais ce que tu devais ? Pourquoi n’as-tu pas fait ce que tu devais ?

Mais à quoi suis-je obligé ?

J’ai plusieurs sortes d’obligation. Notons que l’obligation peut bien sûr être refusée, à la différence de la contrainte qui s’impose par sa propre force. Je peux ne pas me sentir obligé. Mais il y a aussi des obligations auxquelles je peux difficilement me soustraire, car on me contraindra à les respecter, même si je ne les ai pas reconnues.

Les obligations peuvent être professionnelles, familiales, religieuses, morales… Certaines sont prescrites par la loi et ne pas les respecter amène des sanctions pénales.

Mais on ne peut s’en tenir à des obligations légales. La loi elle-même d’ailleurs relativise ses obligations.[1]

 

Y a-t-il une obligation plus fondamentale que toutes les lois, plus essentielle que toutes les autres ? Nous défendrons l’idée qu’il en est une, en effet, et qu’en elle réside l’essence de notre humanité. Cette obligation principielle, c’est celle qui découle de la compassion. La compassion n’est pas seulement une sensibilité, une connaissance de la souffrance d’autrui, elle est porteuse d’une obligation : empêcher le mal d’autrui. Comme le mal se présente le plus souvent comme une souffrance, l’obligation signifie alors : ne fais-pas souffrir autrui, mais aussi : fais en sorte qu’autrui ne souffre pas. (On peut souffrir de ne pas souffrir : insensibilité)

Mais justement parce que cette obligation est incommensurable, devant une telle responsabilité, j’ai tendance à me replier sur mon intérêt personnel et à ne pas vouloir me sentir responsable d’autrui. Je n’y suis pour rien si autrui souffre. Or il est assez facile de montrer que je ne suis pas innocent, je suis impliqué que je le veuille ou non, du moment au moins où je dispose de cette capacité de réfléchir sur mes actes et de pouvoir choisir mon comportement.

Quels sont les divers modes du refus de la responsabilité ?

- L’égoïsme plus ou moins bien assumé : comme c’est « trop » de responsabilité, je défends le cynisme : c’est moi qui compte. Et on peut d’ailleurs essayer de défendre l’idée que si chacun en faisait autant, les choses iraient mieux pour tous.

- Le légalisme : j’obéis à la règle, on ne peut rien me demander de plus. Ni de réfléchir à la règle, ni de l’adapter aux circonstances, ni surtout de la refuser et de me rebeller. La règle peut être politique, religieuse, professionnelle.

- La recherche du bouc émissaire : ce n’est pas moi, c’est l’autre. On cherche le « responsable ». C’est-à-dire que le plus souvent on se concentre sur un aspect de la chaîne causale qui a conduit à ce que l’on déplore, sans voir que d’autres aspects sont intervenus.

- Le caritatisme : l’exercice impulsif ou compulsif de la « charité » : je donne pour ne plus avoir à sentir l’obligation de la compassion.

Il est important de réfuter ces quatre attitudes :

- L’égoïsme est une négation de la compassion, ou plutôt une tentative de la nier. Tentative qui se paiera en termes d’humanité. Il est absurde pour un être humain de vouloir ne pas être humain.

- Le légalisme ne peut jamais donner une garantie infaillible. Je peux avoir non seulement un droit mais même un devoir de désobéir à la loi. (Eichmann, Papon…)

- Le bouc émissaire est toujours un mythe. Chaque chaînon de la causalité est en prendre en compte. (Voir le film « L’effet papillon »)

- Le caritatisme est une fuite devant la réelle compassion : c’est pour ne plus avoir à voir le mal que l’on soulage la souffrance. Or le mal est là, et c’est même un mal que de maintenir une personne dans un statut d’assisté. L’aide n’est pas l’assistance.

Mais cette obligation issue de la compassion est-elle tenable ?

Comment un homme pourrait-il assumer la totalité de la responsabilité ? Et cette obligation, si on pouvait l’assumer, ne serait-elle pas injuste ? Car de fait, n’y a-t-il pas des personnes plus responsables que d’autres ? N’y a-t-il pas un danger, en assumant la responsabilité de tout et de tous, de diluer la responsabilité et finalement de la détruire ?

La totalité infinie de la responsabilité provoque une mauvaise conscience fondamentale et indépassable. Et pourtant il faut vivre, donc penser à soi. Mais il est important que l’on ne tente pas d’éteindre cette obligation sous prétexte que le plus souvent, on ne peut rien faire pour y répondre, ou pas grand-chose. L’obligation est là : il faut répondre. Je peux avoir conscience de ne rien pouvoir répondre. Je peux essayer de répondre que répondant à telle obligation, je n’ai pu répondre à telle autre. Mais même cette réponse ne suffira pas : je me sens nécessairement en faute. On songe  assez souvent de nos jours à se «déculpabiliser». Mais s’il s’agit vraiment  d’ôter la culpabilité, cela revient à vouloir éradiquer aussi la cause de la culpabilité : la compassion. Je peux m’accepter comme impuissant à satisfaire à l’obligation de la compassion, mais je ne peux, sans déchoir de mon humanité, m’accepter comme indifférent au mal. Seule cette acceptation de mon impuissance à répondre entièrement à l’obligation peut me maintenir en alerte et en attente de la capacité de soulager, voire d’empêcher cette souffrance. Précisons bien : il peut arriver, et il arrive très souvent, que l’on soit devant un mal contre lequel on ne peut rien. Parfois, c’est parce qu’on est seul devant ce mal. Lorsqu’on peut en parler à d’autres, on peut envisager de modifier la situation. Mais même si l’on ne peut rien, on peut en tout cas, au lieu de se perdre dans une affliction sans fond, se maintenir en état d’agir pour les cas où l’on peut quelque chose. Il y aurait de l’orgueil à trop s’en vouloir de ne rien pouvoir faire : comme si je pouvais tout arranger par ma seule volonté... Il y aurait un renoncement à la compassion si on prenait prétexte de cet échec pour se laisser gagner par le désespoir. La compassion m’interdit de me laisser aller au désespoir, elle m’oblige à ne pas m’arrêter aux échecs ou au sentiment d’impuissance. L’impuissance est d’ailleurs souvent tout à fait réelle : je n’y peux rien. Mais ce n’est certainement pas une bonne raison pour ne pas me sentir tenu de faire face au mal, là où éventuellement je pourrais quelque chose.

Faut-il pour autant distribuer également la responsabilité ? Socialement, nous avons besoin de la répartir inégalement, pour respecter le rapport de causalité le plus évident entre l’acte et son auteur. Nous jugerons le voleur, non ses parents, ni le gouvernement. Cette justice procède selon le principe de la responsabilité individuelle. En un sens, elle a un certain fondement, car il est bien vrai que, sauf aliénation mentale, chacun est responsable de ses actes, et le criminel ne saurait échapper à la règle. Mais en un autre sens, elle nous donne le change, elle nous décharge de notre responsabilité, nous, « les autres », ceux qui n’ont pas commis le crime.

Dans le premier sens, elle participe de l’obligation d’empêcher le mal, non seulement en tentant d’éviter que le crime impuni ne fasse modèle, mais aussi en rappelant celui qui a fauté à sa responsabilité. Car le mal n’est pas identique à la souffrance, et toute souffrance n’est pas un mal. Ce serait nier la compassion que de vouloir supprimer le plus rapidement possible les signes de la souffrance. La compassion renvoie à ma liberté d’y répondre. Comment vais-je y répondre ? Comment dois-je y répondre pour ne pas faire du mal à la personne que je souhaite aider ? Questions qui se posent à celui qui prétend, sinon faire le bien, du moins, et c’est presqu’aussi dangereux, entraver le mal.

Le premier mouvement n’est peut-être pas le bon. La compassion me rend responsable parce qu’elle m’oblige à lui répondre, mais son obligation est exigeante : elle ne se contentera pas d’une pièce de monnaie ou d’un engagement personnel dans un domaine précis. Non pas qu’elle ne puisse pas en passer par là, mais elle ne saurait s’y arrêter. Elle peut m’obliger à ne pas soulager immédiatement une souffrance qui a sa place dans l’évolution d’une personne. Elle peut aussi justifier un châtiment par l’appel à la responsabilité et la promesse de réconciliation qu’il contient.

Aussi la responsabilité n’a-t-elle pas de fin assignable, elle est vouée à grandir sans cesse, au fur et à mesure de notre humanité. Elle suppose que la question que me pose la compassion ne soit jamais éteinte.[2]

 

 



[1] Article 122-4 du Code pénal.

« N'est pas pénalement responsable la personne qui accomplit un acte prescrit ou autorisé par des dispositions législatives ou réglementaires. »

« N'est pas pénalement responsable la personne qui accomplit un acte commandé par l'autorité légitime, sauf si cet acte est manifestement illégal. »

Article 122-7 du Code pénal

« N'est pas pénalement responsable la personne qui, face à un danger actuel ou imminent qui menace elle-même, autrui ou un bien, accomplit un acte nécessaire à la sauvegarde de la personne ou du bien, sauf s'il y a disproportion entre les moyens employés et la gravité de la menace. »

[2][2] « Yahvé dit à Caïn : « Où est ton frère Abel. » Il répondit : «Je ne sais pas. Suis-je le gardien de mon frère ? ».» Genèse, 4, 9.

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Published by Clavier - dans La Liberté.
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