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22 avril 2012 7 22 /04 /avril /2012 22:41

 

1)      Définition et problème.


La religion ou les religions ? Est-ce qu’il y a quelque chose de commun à toutes  les religions ? Il y a en tout cas un phénomène religieux : les religions sont présentes dans toutes les cultures humaines.

L’étymologie du mot n’est pas sûre : on peut faire dériver « religion » du latin « religare » qui signifie « relier »[1], ou du latin « relegere » qui signifie « relire », ou « considérer avec soin »[2].

Une religion se présente comme un ensemble de croyances, de comportements souvent ritualisés, de jugements moraux et de prescriptions précises.  Mais ce qui distingue les religions d’autres systèmes de croyances et de comportements (politiques, artistiques, sportifs…) c’est la référence à deux principes fondamentaux :


1)      L’existence d’un être suprême qui serait au fondement de tous les autres êtres, y compris de l’homme. Cet être reçoit des noims différents : Dieu, Yavhé, Allah, Brahman, Grand Esprit, Tao… Mais ce qui est commun à toutes les religions c’est qu’il s’agit de l’être fondamental, éternel, qui n’a ni commencement ni fin et dont tout le reste est issu.

Il faudrait montrer que c'est vrai même des religions "polythéistes", que derrière la pluralité des "dieux", il y a une intuition plus ou moins claire de ce principe suprême. Nous ne pouvons pas le faire ici, mais pour éviter qu’une telle thèse soit rejetée d’emblée, nous indiquerons ce qu’en pense un spécialiste de la question :

« La thèse du monothéisme primitif de Wilhem Schmidt semble plutôt confirmée par les travaux les plus récents en histoire des religions. Mircéa Eliade repousse toute théorie évolutionniste et pense pouvoir affirmer dès l’origine la croyance en un être suprême qui a les attributs du Dieu créateur. (…) L’existence d’un être suprême, créateur du monde, maître de la vie et de la mort, n’est pas contradictoire avec l’existence d’une multiplicité de dieux qui participent à un titre quelconque aux privilèges de la divinité. Par exemple le concept grec de la divinité est polythéiste. Parce que le monde est plein de divin, il y aura une multiplicité de dieux. Mais cette famille de dieux n’exclut pas l’idée d’un être suprême, père des dieux et des hommes. »

Claude Geffré ; article « L’affirmation de Dieu » ; Encyclopédia Universalis. (1985)


2)      L’existence d’un principe situé à l’intérieur de l’individu humain et qui peut se relier à l’être suprême, accomplissant ainsi sa véritable vocation.

 


Le problème principal qui se pose à propos de la religion est celui de la légitimité de cette croyance. A-t-on raison de croire en ce que la religion énonce ? Il est logique que la raison examine les croyances et tente de discriminer entre celles qui peuvent être fondées, que l’on peut considérer comme des connaissances, et celles qui sont infondées, ou insuffisamment fondées. Parmi celles qui ne sont pas fondées, certaines peuvent même être considérées comme impossibles à fonder, soit parce qu’elles dépassent les limites de la connaissance humaine, soit parce qu’elles sont en contradiction avec des connaissances, c’est-à-dire avec des croyances qui ont été fondées.


L’affirmation selon laquelle il existe un être qui est à l’origine de tout ce qui est et qui possède la connaissance totale de tout ce qui est est-elle fondée ou infondée ? Est-il possible de la fonder ou pas  ?

Si elle est fondée cela voudrait dire qu’il existe des preuves rationnelles de cette affirmation. Si elle est infondée, cela voudrait dire qu’il existe des preuves qu’elle est fausse. Si elle est démontrable, cela voudrait dire que même si les preuves n’ont pas encore été fournies, il est possible qu’elles le soient. Alors que si elle est indémontrable, il serait a priori impossible de présenter de telles preuves.

Le problème du fondement des affirmations religieuses ne peut se poser que pour un esprit qui est capable de se rendre compte que ce qu’il croit n’est pas forcément vrai. C’est-à-dire un esprit qui se rend compte qu’il y a une différence entre l’impression d’être dans le vrai et la vérité. Certains individus se refusent à admettre la possibilité que leur certitude soit erronée. Et certains systèmes religieux considèrent que le simple examen rationnel de la croyance qu’ils défendent serait un signe d’incrédulité et devrait donc être combattu, non pas par des arguments, puisque ce serait se placer sur le terrain de l’ennemi, mais par la force. Une croyance qui se sent menacée par un examen rationnel a tendance à se protéger en devenant intolérante. Elle refusera les autres croyances afin de tenter de s’imposer par la force. Mais il est difficile d’empêcher le libre examen des croyances, parce que l’être humain possède cette faculté, la raison, qui lui permet de se poser des questions et de tenter de construire des relations entre les diverses affirmations qui se présentent à lui.

Le croyant religieux se trouve donc devant une alternative :

Soit il se replie sur sa foi et rejette toutes les croyances (et les connaissances) qui pourraient la contredire, dans ce cas il devient intolérant et s’expose à des critiques de plus en plus graves de la part des esprits qui se refusent à abandonner la raison et souhaitent même étendre son usage.

Soit il accepte d’argumenter et de chercher à valider ses affirmations autrement qu’en faisant appel à sa foi. Ce qui suppose qu’il se soit familiarisé avec les procédés par lesquels on peut valider une affirmation, sinon il s’expose au ridicule de présenter comme des arguments rationnels des propositions  qui ne reposent que sur son désir de persuader autrui ou lui-même…

De l’autre côté, celui qui ne croit pas, ou plus, ou pas encore, se trouve aussi devant une alternative :

Soit il refuse toute possibilité de vérité aux affirmations religieuses, et il s’efforce de démontrer que ces affirmations sont infondées et antirationnelles. Il lui faudra donc en même temps tenter d’expliquer le phénomène religieux en faisant appel à des causes purement humaines (psychologiques, sociologiques, historiques). C’est la position de l’athée (de a-théos : qui nie qu’il y ait un Dieu).

Soit il se contente de défendre une position « neutre », en affirmant qu’il n’existe (au moins pour l’instant) aucune possibilité de savoir quoi que ce soit en ce domaine. C’est ce que l’on appelle la position agnostique (de a-gnosis : absence de savoir).

Nous étudierons d’abord les arguments de ceux qui critiquent les affirmations religieuses, puis nous verrons les réponses que des croyants qui ne refusent pas l’usage de la raison peuvent proposer.


2)      La critique de « l’illusion » religieuse.

 


On peut relever trois arguments principaux qui tendent tous à établir le caractère illusoire de la croyance religieuse en général :


a)       Il n’y a pas de preuves dignes de ce nom de la vérité des affirmations religieuses (position commune aux athées et aux agnostiques).


b)       Il y a des preuves de la fausseté manifeste des affirmations religieuses (position des athées).


c)       On peut très bien expliquer le phénomène religieux à partir de causes humaines. (Athées et  agnostiques).

Reprenons rapidement :

 

a) Une preuve doit pouvoir convaincre tout esprit rationnel possédant les prérequis nécessaires. Ainsi en mathématiques, en physique, en astronomie, en biologie, il y a des preuves. Tous ceux qui font les mêmes raisonnements déductifs arrivent au même résultat, ou finissent par y arriver. Tous ceux qui font les mêmes expériences constatent la validité de telle ou telle loi. Or en ce qui concerne les affirmations religieuses, il n’y a rien de tel. Dieu n’est pas un objet du monde qui pourrait se prêter à des expériences. De même l’âme reste une notion obscure qui ne peut donner lieu à des observations. Prétendre qu’il existe un accord entre les affirmations contenues dans un livre sacré (ou dans une tradition religieuse) et des affirmations scientifiques ne convainc que les ignorants, les naïfs, ou les personnes de mauvaise foi. Certes, les textes religieux sont souvent  obscurs et se prêtent à une multitude d’interprétations différentes. On peut donc toujours tenter de « découvrir » dans tel ou tel passage des « concordances » avec telle ou telle connaissance scientifique. Mais ce procédé n’est pas rigoureux et il est dénoncé y compris par les croyants ayant acquis un véritable esprit scientifique[3]. De même pour les miracles, qui sont censés être des événements dus à une cause « surnaturelle ». De tels événements seront jugés a priori comme impossibles par l’athée rationaliste qui pose par principe que tout ce qui se produit se produit selon des causes qu’il faut chercher dans la nature et non au-delà. Certes, il s’agit d’une certaine manière d’un acte de foi dans la raison. Mais on peut considérer qu’il s’agit du seul postulat « raisonnable », le seul qui a permis à l’humanité de se libérer des superstitions et de comprendre les mécanismes par lesquels se produisent les événements. Si l’on pense que l’orage est le résultat de la colère divine, on a une pseudo-explication et celle-ci bloque la recherche. Si l’on pense qu’il y a des causes naturelles qui une fois réunies entraînent nécessairement l’orage, alors on peut comprendre véritablement le fonctionnement de la nature et on ne perdra pas de temps en rites inutiles pour « apaiser » une colère qui n’existe pas. L’athée rationaliste va donc postuler que derrière tout prétendu « miracle », il y a des causes précises, même si l’on ne les a pas encore découvertes. Ce sont peut-être des causes physiques, ou des causes psycho-physiques (le fameux effet placebo). A moins bien sûr qu’il ne s’agisse que de supercheries ou d’hallucinations collectives. L’agnostique se contentera lui de remarquer qu’il y a peut-être des événements inexplicables mais que l’on ne peut légitimement en déduire qu’ils sont dus à une intention divine. Il vaudrait mieux « suspendre son jugement » et continuer à réunir des observations avant de passer rapidement à des conclusions religieuses.


b) Le croyant affirme que Dieu existe. Et par Dieu, il entend un être à la fois tout puissant et bon. Or le monde est rempli de maux. Les maux physiques : maladies, mort, catastrophes diverses… Les maux dus à l’homme lui-même : l’injustice, la violence, la guerre. Or ces maux touchent tout le monde, sans tenir compte de la croyance, de l’âge, de la valeur morale des personnes. Et les religions contribuent d’ailleurs très souvent à exacerber les conflits, à les justifier et à leur donner une importance qu’ils n’atteindraient peut-être pas par eux-mêmes. On peut tirer de cette constatation un dilemme :

 Ou bien Dieu n’est pas tout puissant, il n’a pas le moyen d’empêcher le mal, ni même d’ailleurs, lorsqu’il s’agit de conflits religieux, soit de se déclarer clairement en faveur d’un des camps en présence, soit de les condamner tous.

Ou bien il veut le mal, puisqu’il ne s’y oppose pas et laisse faire.

Dans les deux cas, cela invalide le concept même de Dieu tel que les croyants le posent. Recourir à l’existence d’un principe du mal qui ferait obstacle à la volonté de Dieu ne résout rien puisque soit le diable est produit par Dieu et dépend donc de lui, ce qui revient à imputer à Dieu l’existence du mal, soit il est un principe totalement distinct et devant lequel la puissance divine rencontre une limite, et alors Dieu n’est pas tout-puissant[4].

Le croyant affirme aussi qu’il existe un principe spirituel en chaque homme. Principe que l’on appelle l’âme et qui dispose d’une certaine autonomie par rapport au corps. C’est ce principe qui survit à la mort du corps, c’est lui qui dirige le corps et peut donc s’opposer aux désirs charnels qui entraînent l’homme sur la pente de la déchéance spirituelle. Or la science moderne montre plutôt que la vie psychologique est étroitement dépendante du corps, au point même d’identifier le cerveau et la conscience. Donc il n’y aurait pas de véritable différence de nature entre la conscience et le cerveau. A la mort du corps, le cerveau cesse de fonctionner, la conscience s’éteint totalement et rien ne subsiste de la personnalité de l’individu. Il serait donc aberrant de croire en une autonomie d’un principe spirituel différent du corps et pouvant bénéficier d’une vie après la mort.

 

c) Le phénomène religieux peut s’expliquer par des causes à la fois psychologiques, sociales et historiques.

L’être humain est l’animal qui ressent sans doute le plus de peurs, et c’est le seul qui connaît l’angoisse. Les peurs sont d’autant plus nombreuses que nous pouvons nous représenter les différents dangers auxquels nous pouvons être exposés. Or  la raison nous fait comprendre que de nombreuses causes peuvent provoquer pour nous des effets funestes. Les autres animaux vivent plutôt dans l’instant et leurs instincts régulent leurs comportements, alors que l’homme doit anticiper, faire des choix, et il peut se tromper . L’homme peut également s’angoisser devant l’inconnu, devant ce qu’il ne comprend pas. Ainsi devant la mort, devant sa présence dans l’univers, devant l’énigme de sa vie.

Historiquement, les sociétés humaines ont d’abord été étroitement dépendantes de la nature (chasseurs-cueilleurs) et sans connaissances scientifiques permettant de prévoir et de s’assurer un pouvoir sur le cours des événements. D’où le désir de se rassurer en imaginant « derrière » les phénomènes naturels, des forces, des intentions, une volonté. Si les événements obéissent une ou à des volontés d’entités très puissantes, alors l’homme peut tenter d’influencer ces entités en leur faisant des sacrifices, en leur témoignant son adoration. Ajoutons à cela des raisons proprement sociales : tout groupe a besoin de référentiels communs, d’emblèmes permettant de construire une identité forte. Les religions fournissent à la fois des raisons de se rassurer et des symboles soutenant l’unité du groupe. De plus, elles donnent des directives morales permettant de contenir la violence à l’intérieur du groupe et de la justifier à l’extérieur . On peut donc ranger le phénomène religieux à l’intérieur du domaine plus vaste de la superstition. Comme les autres formes de superstition, elle fournit des moyens de se sentir rassuré devant les aléas de la vie. Mais à la différence des formes plus bénignes de la superstition, elle prétend détenir des réponses aux questions les plus fondamentales et elle aspire aussi à unifier la société autour de ses valeurs. Ainsi, avec le développement historique des connaissances, les progrès scientifiques et techniques, il était inévitable que la religion se sente menacée et tente de se défendre en s’opposant à la diffusion des connaissances scientifiques et surtout à l’esprit de libre examen qui est à la base de la démarche rationnelle. Aujourd’hui, les  religions présentent des positions diverses et à l’intérieur de chacune d’entre-elles on relève une tension entre  une tendance à se replier sur des affirmations dogmatiques,  à rejeter la démarche rationnelle (intégrisme, fondamentalisme) et une tendance à se limiter à une posture purement morale qui tente de mettre des limites à la libération des mœurs et aux « excès » de la rationalité économique et technique. Mais on constate aussi que les religions  servent de repères identitaires aux populations qui se sentent les plus menacées dans leur vie quotidienne et qui peinent à s’intégrer positivement dans un monde qui bouscule les anciennes structures familiales et communautaires. De toute façon, ce qu’il y a de commun à ces diverses manières de vivre la religion, ce serait  l’expression d’un désarroi, et la recherche d’une compensation  à un malaise réel mais qui ne peut être résolu sur ce plan idéologique. D’où le caractère foncièrement illusoire de la religion : elle croit en l’existence d’un « autre monde » car le monde réel est insatisfaisant. Mais au lieu de changer le monde réel, elle se nourrit de rêves et rejette l’approche rationnelle qui seule pourrait permettre une amélioration de ce monde, le seul qui existe vraiment. Comme le disait Marx, «La religion est le soupir de la créature opprimée, le cœur d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’un monde sans esprit. Elle est l’opium du peuple.  La suppression de la religion en tant que bonheur illusoire du peuple est l’exigence de son bonheur réel. L’exigence de renoncer aux illusions sur son état est l’exigence de renoncer à un état qui a besoin des illusions. La critique de la religion est donc, en germe, la critique de cette vallée de larmes dont la religion est l’auréole. »[5].

 

3)      La religion comme exigence essentielle.

 


Aux critiques que nous avons mentionnées, on peut répondre ceci :


a) S’il n’y a pas de preuves scientifiques de l’existence de Dieu, il n’y a pas non plus de preuves de son inexistence. On est donc dans un domaine où l’on peut argumenter sans être devant des certitudes fondées sur des démonstrations logiques ou sur des preuves expérimentales[6]. Ce qui ne veut pas dire que l’on doive se dispenser de suivre une voie rationnelle. Certes, on a voulu donner des preuves de l’existence de Dieu et il ne manque pas de philosophes qui ont prétendu être arrivés à « démontrer » cette existence. Mais force est bien de constater qu’il n’y a pas vraiment de démonstration là où une suite de propositions ne provoque pas l’évidence rationnelle chez tous ceux qui sont capables de les comprendre[7]. Pour autant, cette absence de démonstration, au sens fort du terme, ne signifie pas qu’il n’y ait pas de bonnes raisons de croire en Dieu ou en l’existence de l’âme. On se bornera ici à évoquer quelques unes de ces « bonnes raisons ».


L’argument de l’ordre :


 Cet argument se trouve dans la Bible, dans le Coran, mais aussi chez des scientifiques et des philosophes. Il est appelé par Kant la « preuve physico-théologique ».

  Dans la Bible, il est indiqué par exemple par Saint Paul :

  « En effet la colère de Dieu se révèle du haut du ciel contre toute impiété et toute injustice des hommes, qui tiennent la vérité captive dans l’injustice ; car ce qu’on peut connaître de Dieu est pour eux manifeste : Dieu en effet le leur a manifesté. Ce qu’il a d’invisible depuis la création du monde se laisse voir à l’intelligence à travers ses œuvres, son éternelle puissance et sa divinité, en sorte qu’ils sont inexcusables ; puisque, ayant connu Dieu, ils ne lui ont pas rendu, comme à un Dieu, gloire et action de grâces, mais ils ont perdu le sens dans leurs raisonnements et leur cœur inintelligent s’est enténébré : dans leur prétention à la sagesse ils sont devenus fous et ils ont changé la gloire du Dieu incorruptible contre une représentation, simple image d’hommes corruptibles, d’oiseaux, de quadrupèdes, de reptiles. »


Saint Paul ; Epître aux Romains, 1, 18-25


Il constitue la « 5ème voie » par laquelle Saint Thomas d’Aquin pense démontrer l’existence de Dieu :

La 5ème manière de démontrer l’existence de Dieu se tire de l’ordre présent dans le monde. Les êtres naturels sans connaissance se comportent selon des lois précises et composent un univers ordonné. Or cela ne peut être dû au hasard, mais à une intention qui n’est pas dans ces êtres eux-mêmes, puisqu’ils n’en ont pas. « Il y a donc un être intelligent par lequel toutes choses naturelles sont ordonnées à leur fin, et cet être, c’est lui que nous appelons Dieu. »

    Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, 1ère partie, question 2, article 3. (1266-1273)

  Il est exprimé  ainsi par Voltaire :

« L’univers m’embarrasse, et je ne puis songer  

Que cette horloge existe, et n’ait point d’horloger. »

  Voltaire, Les Cabbales, 1772.

  On le trouve chez Newton :

« Cet admirable arrangement du soleil, des planètes et des comètes, ne peut être que l’ouvrage d’un être tout-puissant et intelligent. Et si chaque étoile fixe est le centre d’un système semblable au nôtre, il est certain que, tout portant l’empreinte d’un même dessein, tout doit être soumis à un seul et même Etre: car la lumière que le soleil et les étoiles fixes se renvoient mutuellement est de même nature. De plus, on voit que Celui qui a arrangé cet Univers, a mis les étoiles fixes à une distance immense les unes des autres, de peur que ces globes ne tombassent les uns sur les autres par la force de leur gravité.  Cet Etre infini gouverne tout, non comme l’âme du monde, mais comme le Seigneur de toutes choses. Et à cause de cet empire, le Seigneur-Dieu s’appelle Panokratos, c’est-à-dire le Seigneur universel ... Le vrai Dieu est un Dieu vivant, intelligent, et puissant; il est au-dessus de tout et entièrement parfait. Il est éternel et infini, tout-puissant et omniscient, c’est-à-dire qu’il dure depuis l’éternité passée et dans l’éternité à venir, et qu’il est présent partout dans l’espace infini: il régit tout; et il connaît tout ce qui est et tout ce qui peut être. »

   Isaac Newton, Scholie général des « Philosophiae naturalis Principia Mathematica » ; 1713.

 

Einstein le reprend à son compte, même s’il refuse d’attribuer à Dieu la personnalité et des intentions particulières :

« J’éprouve l’émotion la plus forte devant le mystère de la vie. Ce sentiment fonde le beau et le vrai, il suscite l’art et la science. Si quelqu’un ne connaît pas cette sensation ou ne peut plus ressentir étonnement ou surprise, il est un mort vivant et ses yeux sont désormais aveugles. Auréolée de crainte, cette réalité secrète du mystère constitue aussi la religion. Des hommes reconnaissent alors quelque chose d’impénétrable à leur intelligence mais connaissent les manifestations de cet ordre suprême et de cette beauté inaltérable. Des hommes s’avouent limités dans leur esprit pour appréhender cette perfection. Et cette connaissance et cet aveu prennent le nom de religion. Ainsi, mais seulement ainsi, je suis profondément religieux, comme ces hommes.

L’esprit scientifique, puissamment armé en sa méthode, n’existe pas sans la religiosité cosmique. Elle se distingue de la croyance des foules naïves qui envisagent Dieu comme un être dont on espère la mansuétude et dont on redoute la punition – une espèce de sentiment exalté de même nature que les liens du fils avec le père – comme un être aussi avec qui on établit des rapports personnels, si respectueux soient-ils. Mais le savant, lui, convaincu que la loi de causalité régit tout événement, envisage l’avenir et le passé comme soumis aux mêmes règles de nécessité et de déterminisme. La morale ne lui pose pas un problème avec les dieux, mais avec les hommes. Sa religiosité consiste à s’étonner, à s’extasier devant l’harmonie des lois de la nature dévoilant une intelligence si supérieure que toutes les pensées humaines et toute leur ingéniosité ne peuvent révéler, face à elle, que leur néant dérisoire. Ce sentiment développe la règle dominante de sa vie, de son courage, dans la mesure où il surmonte la servitude de ses désirs égoïstes. Indubitablement, ce sentiment se compare à celui qui anima les esprits créateurs et religieux de tous les temps. »

 Einstein ; Comment je vois le monde, 1930-35.

  On peut se référer à deux autres arguments :

L’argument de la cause première  et celui qui fait appel à la raison suffisante :

http://philosophia.over-blog.com/article-la-croyance-religieuse-n-est-elle-qu-une-ilusion-88945638.html

 

Certes ces arguments sont rationnels, mais ils participent peut-être de ce que Kant appelle une « illusion transcendantale ». Ce serait notre raison elle-même qui créerait ce dont elle a besoin dans sa recherche de l’inconditionné : un être qui serait la cause de tout sans être lui-même causé par autre chose. Seul le concept d’un être suprême, éternel et sans relation de dépendance à un autre être, satisfait notre besoin rationnel d’explication totale. Mais de l’existence de ce besoin et de la tendance à poser l’existence d’un être qui y réponde, avons-nous le droit de conclure que cet être existe ? Ne faudrait-il pas plutôt considérer que cet être est une « Idée », c’est-à-dire un concept auquel nulle expérience ne peut correspondre et que nous prenons à tort pour un être ? C’est la conclusion à laquelle arrive Kant dans sa célèbre « Critique de la raison pure » (1781).

Nous sommes ici devant une contradiction de la raison avec elle-même. La raison pose qu’un être éternel doit exister si l’on veut expliquer tout le reste, mais elle peut s’objecter à elle-même que c’est elle qui pose cette exigence. Kant en tirait une conséquence agnostique, au sens propre du terme.


b) S’il n’y a pas de preuves absolument convaincantes de l’existence de ce en quoi croient les religions, il n’y a pas non plus de preuves du contraire. L’athée prétend qu’il n’y a pas de Dieu, mais il ne peut démontrer qu’il n’y en a pas. On a vu que l’existence d’un ordre dans l’univers avait fait penser à de nombreux grands scientifiques que l’hypothèse de l’existence de Dieu était plausible. Kant a voulu montrer que l’on ne pouvait savoir ce qu’il en est de l’existence de Dieu, mais que faute de savoir, rien n’empêchait de croire. « Je devais donc supprimer le savoir, pour trouver une place pour la foi (Glaube). » Kant, Préface à la deuxième édition de la Critique de la raison pure (1787).

Il reste l’argument le plus difficile à réfuter, celui qui oppose l’existence de Dieu et l’existence du mal. D’abord soulignons que cette interrogation sur le mal est présente dans les religions. Dans l’Ancien Testament, de nombreux passages témoignent de cette interrogation et même de la protestation de l’homme croyant devant la réalité du mal. Un livre est même entièrement consacré à ce problème, le « Livre de Job ». Dans le Nouveau Testament, Jésus Christ témoigne que la soif de justice est indissociable de la foi :

« Heureux ceux qui ont une âme de pauvre, car le royaume des Cieux est à eux.

Heureux les pacifiques, car ils possèderont la Terre.

Heureux les affligés, car ils seront consolés.

Heureux les affamés et assoiffés de justice, car ils seront rassasiés.

Heureux les persécutés pour la justice, car le Royaume des Cieux est à eux. »

(Evangile selon Saint Matthieu, 5, 3-10).

Pourquoi Dieu tolère-t-il le mal et accepte-t-il que l’homme puisse faire le choix du mal ? Le philosophe Leibniz (Essais de Théodicée, 1710) a tenté de résoudre ce problème en montrant que le mal permet d’atteindre un plus grand bien. En étant confronté au mal physique, l’homme doit développer ses qualités innées, les cultiver et les mettre en œuvre. En étant soumis à la tentation de l’orgueil, de la vie vouée aux seuls plaisirs corporels, il expérimente sa liberté de choix. Pour Platon, il est nécessaire de postuler la réincarnation des âmes afin de concilier la perfection divine et la difficulté du perfectionnement individuel. Pour le philosophe contemporain Hans Jonas, qui reprend un thème d’une branche de la spiritualité judaïque, il faut penser Dieu comme s’étant lui-même limité dans son pouvoir absolu pour que le monde et l’homme soient véritablement. Il fait donc l’hypothèse d’un Dieu souffrant et en devenir, qui est engagé dans ce processus qu’est le monde. « Après Auschwitz, nous pouvons affirmer, plus résolument qu’auparavant, qu’une divinité toute-puissante ou bien ne serait pas toute-bonne, ou bien resterait entièrement incompréhensible (dans son gouvernement du monde, qui seul nous permet de la saisir). Mais si Dieu, d’une certaine manière et à un certain degré, doit être intelligible (et nous sommes obligés de nous y tenir), alors il faut que sa bonté soit compatible avec l’existence du mal, et il en va de la sorte s’il n’est pas tout-puissant. C’est alors seulement que nous pouvons maintenir qu’il est compréhensible et bon, malgré le mal qu’il y a dans le monde. » Hans Jonas ; Le concept de Dieu après Auschvitz, conférence de 1984.

 

c) Les explications du phénomène religieux par des facteurs sociaux et psychologiques ne manquent pas de pertinence. La question est de savoir si elles parviennent à rendre compte de tout le religieux. Une autre question est de savoir si elles ne concernent que le religieux. On constate des phénomènes de croyance superstitieuse dans d’autres domaines que celui que l’on appelle « religieux ». Certes l’homme a besoin de croire pour se rassurer.

Certes, moins il a de croyances « fondées », ce qu’on appelle des savoirs, et plus il peut être tenté de suppléer ce manque par des croyances sans réel fondement. Il "projette" son besoin de sécurité sur des objets, sur d’autres individus qu’il dote d’un pouvoir plus ou moins important. Les régimes dictatoriaux ont exploité largement ce comportement superstitieux : le « Grand Timonier »  en Chine, le « Père des peuples » en U.R.S.S, le « Führer » (guide) en Allemagne, le « Duce » (guide) en Italie… Il est d’ailleurs remarquable que les pays où ont été appliquées des politiques résolument antireligieuses (U.R.S.S, Chine) aient développé des phénomènes qui s’apparentent à ce que la critique de la religion reproche à cette dernière : intolérance, dogmatisme, culte de la personnalité, propagande…


Par ailleurs, on trouve dans les religions des éléments de critique des croyances superstitieuses, un refus de se soumettre à une pure recherche de compensation. Jésus ne cesse de lutter contre le ritualisme et le conformisme.

« Et il advint que le jour du Sabbat il passait à travers les moissons et ses disciples se mirent à se frayer un chemin en arrachant les épis. Et les Pharisiens lui disaient : « Vois ! Pourquoi font-ils le jour du Sabbat ce qui n’est pas permis ? » Il leur dit : « N’avez-vous jamais lu ce que fit David, lorsqu’il fut dans le besoin et qu’il eut faim, lui et ses compagnons, comment il entra dans la demeure de Dieu, au temps du grand prêtre Abiathar, et mangea les pains d’oblation qu’il n’est permis de manger qu’aux prêtres, et en donna aussi à ses compagnons ? » Et il leur disait : « Le Sabbat a été fait pour l’homme, et non l’homme pour le Sabbat, en sorte que le fils de l’homme est maître même du Sabbat ». » Evangile selon Saint Marc, 2, 23-28.

Et la célèbre mystique musulmane Rabi’a al-Adawiya a combattu la croyance simpliste que certains se faisaient de la religion en s’imaginant qu’elle n’était qu’un système de rétribution : si on fait ce qu’il faut ici-bas, on sera récompensé dans l’au-delà. On l’a vue dans les rues de Bagdad, transportant un seau plein d’eau et une torche enflammée. Quand on lui a demandé ce qu’elle comptait en faire, elle répondit qu’elle partait éteindre les feux de l’enfer et incendier le Paradis. Comme on ne comprenait pas ce que cela signifiait, elle expliqua que les hommes autour d’elle n’adoraient Dieu que par intérêt, ils avaient peur de l’enfer et ils voulaient obtenir le Paradis. Alors que la vraie dévotion consistait à vouloir s’unir à Dieu pour lui-même. Alors, s’il n’y avait plus d’enfer et plus de Paradis, peut-être que les hommes comprendraient que l’essentiel n’est pas la « récompense » ou la peur du châtiment, mais l’aspiration à s’élever vers Dieu.

On peut aussi se demander si ce désir de transcendance, de dépassement, de relation avec ce que nous approchons sous le nom de Dieu n’est pas tout le contraire de la superstition. Celle-ci nous ramène à des intérêts matériels, elle veut nous procurer les « biens de ce monde ». Or il y a dans l’homme une aspiration à une unité supérieure. Cette aspiration contredit l’explication sociologique ou psychologique de la religion.

 

Pascal voyait dans le déchirement même de l’homme, dans son insatisfaction vis-à-vis de lui-même et de la vie mondaine la preuve que son origine était autre que ce monde.

« Qu’est-ce donc que nous crie cette avidité et cette impuissance, sinon qu’il y a eu autrefois dans l’homme un véritable bonheur, dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vide, et qu’il essaye inutilement de remplir de tout ce qui l’environne, recherchant des choses absentes le secours qu’il n’obtient pas des présentes, mais qui en sont toutes incapables, parce que ce gouffre infini ne peut être rempli que par un objet infini et immuable, c’est-à-dire par Dieu même ? » Pascal ; Pensées, VII, 425.



[1] La religion en ce sens serait le rétablissement d’un lien entre l’Homme et Dieu.

[2] On peut voir dans cette idée de relecture, une attention particulière qui est portée à ce qui met en relation l’homme et Dieu. Les deux étymologies ne sont pas opposées mais pourraient bien être complémentaires, comme le pensait d’ailleurs Saint Augustin.

[3] Nidhal Guessoum : « Réconcilier l’Islam et la science moderne », 2009.

[4] L’objection morale à l’existence de Dieu est particulièrement présente dans l’œuvre de Dostoïevski « Les Frères Karamazov », au livre V, chapitres 4 (La Révolte) et 5 (Le grand Inquisiteur).

[5] « Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel. » (1844)

[6] Certitudes qui, si elles sont scientifiques, sont forcément relatives et non absolues. « Relatives » veut dire deux choses : qu’elles dépendent d’autres propositions qui elles ne sont pas prouvées et qu’elles dépendent de l’état général des connaissances à un moment donné. Aucune connaissnce scientifique ne peut donner lieu à une certitude absolue.

[7]A cet égard, on remarquera qu’il est particulièrement ridicule de se réclamer d’une évidence rationnelle, censée valoir pour tous les êtres raisonnables », alors que qu’on constate que cette évidence n’est pas partagée, de fait, par tous les êtres raisonnables auxquels on la présente. Ce qui n’empêche pas certains « philosophes » de se réclamer de la « Raison », tout en faisant peu de cas des objections rationnelles qui leur sont proposées.

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Published by Clavier
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commentaires

C.W 28/04/2012 15:33

"L’univers m’embarrasse, et je ne puis songer
Que cette horloge existe, et n’ait point d’horloger. "

l'horloger peut il exister sans horloge(s) ?

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