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14 mars 2011 1 14 /03 /mars /2011 18:53


Introduction

 

  • Définition préliminaire et approfondissement.

La liberté peut être définie de prime abord comme « le pouvoir de faire ce que l’on veut ». Mais il convient de distinguer le pouvoir de faire et le pouvoir de vouloir.

A supposer qu’un individu X ait la volonté « A », la liberté consistera dans la possibilité que X possède de réaliser sa volonté. Si des obstacles se dressent entre la volonté et la réalisation, on dira que X n’est pas libre. Il se sentira contraint et on parlera des contraintes qui l’empêchent d’être libre. Par exemple X peut avoir la volonté d’acheter une voiture mais il se rend compte que cette voiture coûte plus cher que ce qu’il croyait et qu’il n’a pas l’argent nécessaire. Le prix est ici l’obstacle qui le contraint à renoncer à sa volonté.

Mais X a d’abord dû former la volonté « A » d’acheter une voiture. La volonté est un pouvoir actif qui diffère du simple désir, qui lui est passif. Vouloir c’est être capable de décider que tel désir sera notre objectif. On peut ressentir un désir et ne pas lui donner de suite, ou le refuser, ou l’accepter. Pour décider, il faut d’abord avoir plusieurs possibilités, avoir le choix. C’est la faculté que l’on appelle « raison » qui nous donne cette possibilité de choix. Ainsi si X ressent le désir de posséder une voiture, sa raison lui permet de se représenter au moins deux possibilités : soit il dit « oui » à ce désir, soit il dit « non ». La raison peut envisager les conséquences des deux possibilités fondamentales en intégrant les moyens nécessaires à l’obtention de la voiture. Ainsi les moyens pour posséder une voiture sont au moins au nombre de deux : soit on l’achète, soit on la vole. Si on la vole, que peut-il se passer ? Si on l’achète, que va-t-il se passer ? La raison peut ainsi déterminer la meilleure solution Mettons qu’elle finisse par penser que ce désir de posséder une voiture est tout à fait compatible avec les autres objectifs de l’individu, qu’il est réalisable par le moyen d’un achat, lequel n’entraînera pas de conséquences négatives, alors la volonté peut se décider à réaliser ce désir.Mais la volonté peut très bien choisir de ne pas suivre ce que la raison a présenté comme la meilleure solution. Ce que l’on appelle le « libre arbitre », c’est justement cette capacité de tenir compte ou non de ce que la raison nous présente. Il se peut aussi que la volonté ne puisse pas suivre ce que la raison lui indique, elle se sent vaincue par un désir qui l’entraîne dans le sens contraire à celui que la raison lui présentait comme étant le meilleur.[1] On voit donc que la raison est la condition nécessaire de la liberté, comme le montre bien Saint Thomas d’Aquin[2]. Sans raison nous ne pourrions pas choisir, nous ne pourrions donc pas décider de chercher à atteindre tel ou tel objectif. Nous ne serions pas libres, nous serions comme les animaux, soumis aux forces de l’instinct et des désirs. Cette liberté fait de nous des êtres responsables et c’est en vain que nous invoquerions le pouvoir des circonstances ou la puissance de tel ou tel état émotionnel pour nous disculper lorsqu’on nous reproche notre comportement. Mais si la raison nous permet de choisir, et si la volonté nous permet de décider du choix qui sera le nôtre, encore faut-il que notre volonté soit suffisamment forte pour s’imposer face au poids de certains désirs ou de certaines émotions. Hegel a beau dire que ce poids est uniquement fonction de notre volonté, que c’est l’individu qui confère aux désirs leur importance[3], il n’en reste pas moins que la volonté s’éduque et se renforce au fil de l’expérience de l’individu et de l’image de lui-même qui se construit à travers les relations qu’il entretient avec ses semblables. Quelqu’un qui n’a pas une image positive de lui-même n’aura pas la même force de volonté qu’un être qui sait qu’il a une certaine valeur et qu’il peut réussir à réaliser le choix que la raison lui présente comme étant le meilleur, ainsi qu’à refuser celui qu’elle constate être en désaccord avec l’intégrité de l’individu. De même, celui qui a une juste estime de lui-même se sentira capable de garder en vue le même objectif, sans se laisser décourager par les difficultés. Alors que la personne qui est persuadée de son peu de valeur verra dans le moindre obstacle une « preuve » de son incapacité à atteindre ce qu’il y a de meilleur.

Certes, la raison est parfois incapable de déterminer le meilleur choix. Faute d’informations suffisantes, elle hésite ou même avoue son impuissance. Dans ce cas, nous devons faire appel à notre ressenti le plus profond pour déterminer ce qui serait la meilleure éventualité. Bergson allait jusqu’à écrire que la liberté coïncidait en réalité avec l’irruption du « moi d’en bas » qui défait les constructions plus ou moins artificielles du « moi superficiel », celui qui s’est construit surtout à partir de l’image sociale à laquelle il s’est efforcé de ressembler. De sorte qu’il arrive que nous soyons libres alors même que « nous nous sommes décidés sans raison, peut-être même contre toute raison. Mais c’est là précisément, dans certains cas, la meilleure des raisons.»[4]

 

  • Problématique : la liberté n’est-elle qu’une illusion ?

Entre la volonté et sa réalisation, entre la raison et l’acte de décision, de nombreux obstacles peuvent se rencontrer. Au point que ces obstacles, ces contraintes qui affectent notre capacité à vouloir et à réaliser nos choix, peuvent nous faire douter de la réalité de la liberté. Nous pensons être libres, mais cela ne vient-il pas de ce que nous ne pensons pas aux différentes contraintes ? Ou que, après y avoir pensé un moment, nous finissons par les oublier tant leur présence constante finit par nous sembler inévitable ? Ne ressemblons-nous pas à ces chiens attachés à une chaîne qui ne ressentent pas la présence de celle-ci tant qu’il ne leur prend pas l’envie d’aller plus loin que ce qu’elle leur autorise ? Pourtant les hommes se sont souvent battus pour obtenir plus de liberté. Alors, la liberté est-elle une simple illusion, une impression qui ne correspondrait à rien de réel, ou bien a-t-elle une certaine consistance, même si elle n’est jamais aussi importante que ce que nous souhaiterions ? Pour répondre à cette question, il nous faut d’abord déterminer quelles sont les diverses sortes de contraintes afin de savoir si ces contraintes anéantissent la liberté ou si elles sont compatibles avec elle.

 

 

La liberté impossible ? 

 

A)    Les contraintes physiques ou naturelles.

 

Notre corps étant une partie du monde naturel, il est soumis aux lois physiques en général et aux limites de la constitution humaine en particulier.Nous devons nous nourrir, nous reposer si nous voulons survivre. Nous sommes contraints à subir le vieillissement, les maladies, la mort. Nous ne pouvons ni voler comme les oiseaux, ni respirer sous l’eau comme les poissons.

L’humanité dépasse ces limites en comprenant les lois de la nature et en développant des techniques permettant de pallier à notre faiblesse naturelle. En modifiant son milieu, l’homme s’assure de la satisfaction plus aisée de ses besoins : l’agriculture, l’élevage, l’industrie sont les manifestations concrètes de ce dépassement. La navigation, l’aviation, la conquête spatiale indiquent que l’homme est l’être qui affronte les limites naturelles et cherchent à faire reculer les frontières du possible.Mais on est bien obligé de constater que le progrès dans la maîtrise de la nature entraîne des conséquences négatives, non voulues et non aisément maîtrisables. La liberté ne peut donc se réduire à l’accroissement de notre pouvoir d’action sur la nature.

 

B)    Les contraintes sociales.

 

Les lois, les coutumes, les valeurs sociales influencent notre comportement. Il nous arrive de penser que sans société, sans loi, nous serions vraiment libres. Mais réfléchissons : l’être humain a besoin d’une société pour s’humaniser, actualiser ses potentialités latentes. Comme le montre notamment le cas de l’enfant sauvage Victor (1800, étudié par le docteur Itard), un enfant coupé d’un milieu humain n’acquiert pas les caractéristiques constitutives de l’humanité (conscience de soi, langage, marche debout). Certes une société qui laisse sa place à l’initiative individuelle a besoin de lois qui permettent la coexistence des libertés des individus. Le but de la loi (et de l’Etat qui l’institue et la garantit) est de permettre cette conciliation. Empêcher que les libertés ne s’entredétruisent et veiller à ce que chacun puisse prendre ses propres décisions sans nuire à autrui, tel est, ou plutôt tel devrait être le but de l’Etat et de la loi. Ce qui est juste, c’est que chaque être humain soit reconnu comme sujet libre et doté de droits naturels inaliénables. Or la tendance naturelle de l’Etat est d’outrepasser ce rôle et d’étendre le domaine de son emprise en instaurant des lois qui privilègient ceux qui le servent ou en voulant imposer à tous une conception bien particulière du bonheur. La lutte contre l’arbitraire du pouvoir étatique a pris plusieurs formes, dont la principale est sans doute la proclamation de droits fondamentaux, que l’Etat lui-même doit reconnaître afin de ne pas perdre toute légitimité.Citons notamment :

-          L’habeas corpus, « Que tu aies la corps » : obligation de produire la personne accusée devant un juge afin que soient énoncés les motifs de son arrestation. Ce droit apparaît pour la première fois au 13ème siècle en Angleterre.Il est l’objet d’une loi votée par le Parlement anglais en 1679.

-          La Grande Charte de 1215 obtenue par les barons anglais sous le règne du roi Jean. Ce texte garantit un ensemble de droits individuels et limite l’arbitraire royal.

-          Le « Bill of Rights » anglais de 1689.

-          Le “Bill of Rights” des Etats-Unis de 1789 qui regroupe les dix premiers amendements à la constitution américaine. Le premier amendement vise à gartantir la liberté d’expression et de conscience, y compris contre d’éventuelles limitations que l’Etat pourrait décider à l’avenir : « Le Congrès ne fera aucune loi accordant une préférence à une religion ou en interdisant le libre exercice, restreignant la liberté d'expression, la liberté de la presse ou le droit des citoyens de se réunir pacifiquement et d'adresser à l'État des pétitions pour obtenir réparation de torts subis. »

-          La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 (France) qui énonce dans son article 2 quatre droits fondamentaux : la liberté, la propriété, la sécurité, la résistance à l’oppression.

La tendance de l’Etat à accentuer son pouvoir au détriment des libertés individuelles ne prend pas seulement la forme de l’arbitraire (décision contraire aux lois) mais aussi et surtout, à l’époque contemporaine, celle de ce nouveau despotisme que dénonçait déjà Tocqueville[5] et qui consiste à prendre en charge l’individu « pour son bien ». L’Etat moderne a ainsi un penchant permanent à diminuer la responsabilité individuelle en décidant à la place de l’individu. Cette propension n’est pas complètement absente de la D.D.H.C de 1789 où il est écrit : « La loi n'a le droit de défendre que les actions nuisibles à la société. » (Article 5). D’un côté on souhaite défendre l’individu contre un excès de lois, mais de l’autre on fait de « la société » un sujet supérieur à l’individu, auquel celui-ci doit se subordonner. La notion de « société » est en effet plus large et plus imprécise que celle d’autrui. Ainsi on peut estimer qu’un fumeur, même s’il fume tout seul chez lui, nuit à la société car il s’expose à un risque plus élevé de maladie, maladie dont le coût devra être assumé en partie par « la société ». Alors qu’il est tout à fait clair qu’il ne nuit pas à autrui.On voit que la notion de « nuisible à la société » peut être comprise de façon à imposer un ensemble de valeurs et de comportements d’où la liberté individuelle aurait complètement disparu…La résolution de cette contradiction se trouve logiquement dans la constitution même de chaque opposé. L’individu est socialement constitué, il est fait de la culture qui lui a permis de se développer. Et la société n’est rien sans les individus qui la composent et qui font vivre la culture. Ce qui produit l’unité, c’est donc la culture qui est à la fois ce qui forme l’individu et ce qui l’inclut dans un ensemble plus vaste. C’est dans la mesure où la culture s’infléchit dans le sens de la soumission à des valeurs abstraites ou la déresponsabilisation que l’individu se trouve en mesure d’accepter des lois qui lui prescrivent son comportement. A l’inverse une culture de l’autonomie et de la responsabilité rend inutiles un certain nombre de contraintes.

 

 

 

 

C)    Les contraintes psychologiques.

 

Notre vie psychologique récèle des conflits intérieurs qui montrent que nous ne sommes pas entièrement maîtres de nous-mêmes. Tantôt ce sont des désirs, des émotions qui nous paraissent comme des contraintes nous empêchant de réaliser notre volonté, tantôt ce sont des principes « moraux », des habitudes qui nous limitent dans nos choix et nos sentiments, tantôt ce sont des angoisses et des symptômes somatiques qui traduisent nos malaises intérieurs. Notre caractère psychologique, l’ensemble de nos caractéristiques affectives et de nos dispositions fondamentales, n’est pas décidé par nous. Il se construit à partir de notre tempérament[6] par l’ensemble des expériences que nous faisons depuis notre plus jeune âge en interagissant avec notre entourage familial et social. Lorsque nous nous tournons vers nous-mêmes, nous apercevons un être que nous n’avons pas voulu, mais que nous sommes. Qui ne voudrait être plus intelligent, plus capable de se souvenir de ce qu’il a appris, plus patient ou plus courageux ?

Quel est notre pouvoir sur nous-mêmes ?

Certes, il y a des choses difficiles à changer, voire impossibles à modifier. Ainsi le tempérament n’est pas en notre pouvoir. Mais nous pouvons évoluer psychologiquement, comprendre notre fonctionnement et aller dans le sens d’une harmonie intérieure. C’est ce que l’œuvre de Freud[7], le fondateur de la psychanalyse, tente de rendre possible. D’abord soucieux de soigner des malades jusque-là considérés comme incurables, Freud a élaboré progressivement une connaissance du psychisme humain permettant de comprendre l’influence des contenus psychiques inconsvients et de ramener ceux-ci à la conscience.

En distinguant dans chaque individu trois instances psychiques, le moi, le ça et le surmoi, on accède à une compréhension de la façon dont on peut être prisonnier de désirs refoulés, lesquels se manifestent par des attitudes opposées à la réalité de nos aspirations fondamentales. En saisissant l’origine de sa fausse personnalité névrotique, l’individu peut conquérir la liberté véritable, celle qui consiste à devenir soi-même.

 

 

 

 

La liberté en relation avec les notions de Loi et de Justice 

 

        Définition préliminaire et approfondissement.

La loi au sens juridique est une règle établie et sanctionnée par l’Etat qui vise à interdire certains comportements et à en rendre d’autres obligatoires. L’ensemble des lois constitue le droit.

La loi peut être aussi entendue au sens de règle morale, de norme idéale.

On doit ainsi distinguer la légalité (l’ensemble des lois) et la légitimité (la loi morale). Un Etat peut énoncer une loi de façon conforme aux procédures légales mais être contesté du point de vue de la légitimité si cette loi heurte la conscience morale du citoyen. Le conflit est toujours possible entre la légalité et la légitimité. Une ilustration célèbre de ce conflit est donnée par la pièce de Sophocle « Antigone ». Créon est en situation d’énoncer la loi, il est le roi de Thèbes. Mais la loi qu’il énonce et qui commande de ne point donner de sépulture à Polynice semble injuste à Antigone qui oppose à cette loi de Créon d’autres lois, plus légitimes. Ces « lois non écrites, inébranlables, des dieux », dont Antigone déclarent qu’ « elles ne datent, celles-là, ni d’aujourd’hui ni d’hier » et que « nul ne sait le jour où elles ont paru. »

La justice est dans un premier sens la vertu (qualité morale) qui consiste à reconnaître et à respecter les droits et le mérite de chacun.

En un second sens c’est l’instance étatique qui est chargée de faire respecter le droit, c’est-à-dire les lois. (On distingue traditionnellement trois instances à l’intérieur de l’Etat : le pouvoir législatif (énoncer les lois), le pouvoir exécutif (gestion des affaires d’intérêt public nécessitant des décisions particulières conformes aux lois) et le pouvoir judiciaire (la Justice dont le but est de faire respecter le droit).

  • Problématique.

Le problème philosophique est de savoir s’il est possible de s’entendre sur ce qui est juste au sens moral, de façon à déterminer ce qui est juste au sens légal. Car même si la morale et le droit se distinguent, ils ne peuvent être totalement indépendants. Ainsi une loi qui défend les droits du propriétaire ne serait pas concevable dans une société où la morale condamnerait la propriété privée comme immorale. Ce problème a pris la forme d’une distinction entre les droits naturels des individus et les droits positifs, c’est-à-dire les lois telles qu’elles existent à un moment donné dans un pays donné. Comme les valeurs morales sont différentes, il peut paraître difficile de s’entendre sur la notion de justice. Mais s’il n’est pas possible de trancher sur toutes les questions particulières, peut-être est-il possible de s’entendre sur quelques principes qui fonderaient le droit et seraient constitutifs d’une conception minimale de la justice.

 

A)    La justice comme droit du plus fort.


Du conflit entre les principes fondamentaux de la justice on peut distinguer deux positions opposées : ou bien il est juste que l’inégalité règne, ou bien il est juste de respecter l’égalité entre les êtres humains.

      Commençons par étudier le premier principe :

Que les hommes soient ou non naturellement portés à s’associer, on peut constater qu’ils n’ont pas tous les mêmes capacités et qu’il existe deux sortes de tendances naturelles : celle qui recherche la domination et celle qui recherche la sécurité. Ces tendances sont présentes chez tout individu, elles constituent des « instincts » fondamentaux, qui sont également présents dans le monde vivant. Mais ces « instincts » s’acompagnent de compétences diverses. Chaque individu voit ainsi se renforcer l’instinct qui peut s’appuyer sur les compétences qui sont les plus propres à lui donner satisfaction. Prenons un exemple chez les animaux : ils se divisent sommairement en prédateurs et en proies. Le prédateur qui est en bout de chaîne (le lion par exemple) a des compétences qui nourissent surtout son agressivité, son instinct de domination. Par contre l’antilope a des compétences qui favorisent son instinct de sécurité. Elle va chercher « à vivre tranquille » plutôt qu’à affronter les autres espèces. De même chez les hommes, il y aurait les « forts », à la fois courageux et intelligents, qui ont davantage envie de dominer parce que cela leur est possible, et les « faibles » qui cherchent la sécurité parce qu’ils n’ont pas les moyens de vaincre les forts, sauf en se coalisant. On conçoit donc que les forts cherchent à imposer une conception de la justice qui corresponde à leur sentiment de puissance : ils veulent l’inégalité, puisque l’inégalité les favorise. Alors que les faibles cherchent l’égalité puisque c’est l’égalité des droits qui leur permettra de soumettre les forts et d’atteindre une certaine sécurité. Cette conception qui se veut réaliste a été particulièrement bien exprimée par un interlocuteur d’un des dialogues de Platon intitulé « Gorgias ». Le nom de ce personnage du dialogue, qui s’oppose violemment à Socrate, est Calliclès. On ignore s’il a vraiment existé, mais il est certain que son discours témoigne d’un courant d’idées qui a effectivement influencé la vie politique de la Grèce antique.

 

 

Extraits  du  dialogue  de  Platon  : « Gorgias » :

 

Calliclès : En effet, dans l’ordre de la nature, le plus vilain est aussi le plus mauvais : c’est subir l’injustice ; en revanche, selon la loi, le plus laid, c’est la commettre. L’homme qui se trouve dans la situation de devoir subir l’injustice n’est pas un homme, c’est un esclave, pour qui mourir est mieux que vivre s’il n’est même pas capable de se porter assistance à lui-même, ou aux êtres qui lui sont chers, quand on lui fait un tort injuste et qu’on l’outrage. Certes, ce sont les faibles, la masse des gens, qui établissent les lois, j’en suis sûr. C’est donc en fonction d’eux-mêmes et de leur intérêt personnel que les faibles font les lois, qu’ils attribuent des louanges, qu’ils répartissent des blâmes. Ils veulent faire peur aux hommes plus forts qu’eux et qui peuvent leur être supérieurs. C’est pour empêcher que ces hommes ne leur soient supérieurs qu’ils disent qu’il est vilain, qu’il est injuste, d’avoir plus que les autres et que l’injustice consiste justement à vouloir plus. Car, ce qui plaît aux faibles, c’est d’avoir l’air d’être égaux à de tels hommes, alors qu’ils leur sont inférieurs.

Et quand on dit qu’il est injuste, qu’il est vilain, de vouloir plus que la plupart des gens, on s’exprime en se référant à la loi. Or, au contraire, il est évident, selon moi, que la justice consiste en ce que le meilleur ait plus que le moins bon et le plus fort plus que le moins fort. Partout il en est ainsi, c’est ce que la nature enseigne, chez toutes les espèces animales, chez toutes les races humaines, et dans toutes les cités ! Si le plus fort domine le moins et s’il est supérieur à lui, c’est là le signe que c’est juste.

De quelle justice Xerxès s’est-il servi lorsqu’avec son armée il attaqua la Grèce, ou son père quand il fit la guerre aux Scythes ? Et encore, ce ne sont là que deux cas parmi des milliers d’autres à citer ! Eh bien, Xerxès et son père ont agi, j’en suis sûr, conformément à la nature du droit –c’est-à-dire conformément à la loi, oui, par Zeus, mais à la loi de la nature-, mais ils n’ont certainement pas agi en respectant la loi que nous établissons, nous ! Chez nous, les êtres les meilleurs et les plus forts, nous commençons à les façonner, dès l’enfance, comme on fait pour dompter les lions ; avec nos formules magiques et nos tours de passe-passe, nous en faisons des esclaves, en leur répétant qu’il faut être égal aux autres et que l’égalité est ce qu’il y a de beau et de juste. Mais, j’en suis sûr, s’il arrivait qu’un homme eût la nature qu’il faut pour secouer tout ce fatras, le réduire en miettes et s’en délivrer, si cet homme pouvait fouler aux pieds nos grimoires, nos tours de magie, nos enchantements, et aussi toutes nos lois qui sont contraires à la nature- si cet homme, qui était un esclave, se redressait et nous apparaissait comme un maître, alors, à ce moment-là, le droit de la nature brillerait de tout son éclat.

 

 

B)    La justice par la force de l’Etat.

 

Ce qui rend la solution de Calliclès très contestable, c’est qu’il y a tout de même une égalité de fait entre les hommes, le pouvoir que chacun possède de tuer l’autre. Les « forts » ne peuvent empêcher les « faibles » de se révolter et de tenter de tuer les « forts ». Cette révolte rend le pouvoir des "forts" très précaire or une société ne peut vivre dans l'instabilité permanente. Une critique plus radicale de la position de Calliclès consiste à remarquer qu'il ne prend pas en considération la dignité de chaque être humain, dignité qui est inhérente à la prise de conscience qui s'opère quand l'individu se rend compte qu'il est un sujet, un être qui existe pour lui-même, potentiellement apte à faire ses propres choix.

 

La politique consiste donc à cesser le combat en instituant un « pouvoir commun ». Car ce qui pousse les hommes au conflit est tellement ancré dans la nature humaine que celle-ci ne peut garantir l’existence de relations pacifiques entre les individus. Certes la raison indique ce que seraient les principes fondamentaux de la vie en société. Mais la raison est impuissante devant les désirs qui poussent les hommes à s’affronter. Il faut donc que les hommes abandonnent leur liberté, ou du moins leur pouvoir de décider par eux-mêmes, afin que l’Etat existe et puisse assurer la paix sociale.

 

 

 

 

Extraits du « Léviathan » de Hobbes (1651) :

 

-La guerre de chacun contre chacun-

De la sorte, nous pouvons trouver dans la nature humaine trois causes principales de querelle : premièrement, la rivalité ; deuxièmement, la méfiance ; troisièmement, la fierté (glory).

La première de ces choses fait prendre l’offensive aux hommes en vue de leur profit. La seconde, en vue de leur sécurité. La troisième, en vue de leur réputation. Dans le premier cas, ils usent de violence pour se rendre maîtres de la personne d’autres hommes, de leurs femmes, de leurs enfants, de leurs biens. Dans le second cas, pour défendre ces choses. Dans le troisième cas, pour des bagatelles, par exemple pour un mot, un sourire, une opinion qui diffère de la leur, ou quelque autre signe de mésestime, que celle-ci porte directement sur eux-mêmes, ou qu’elles rejaillissent sur eux, étant adressée à leur parenté, à leurs amis, à leur nation, à leur profession, à leur nom.

Il apparaît clairement par là qu’aussi longtemps que les hommes vivent sans un pouvoir commun qui les tienne tous en respect, ils sont dans cette condition qui se nomme guerre, et cette guerre est guerre de chacun contre chacun. Car la guerre ne consiste pas seulement dans la bataille et dans des combats effectifs ; mais dans un espace de temps où la volonté de s’affronter en des batailles est suffisamment avérée : on doit par conséquent tenir compte, relativement à la nature de la guerre, de la notion de durée, comme on en tient compte, relativement à la nature du temps qu’il fait. De même en effet que la nature du mauvais temps ne réside pas dans une ou deux averses, mais dans une tendance qui va dans ce sens, pendant un grand nombre de jours consécutifs, de même la nature de la guerre ne consiste pas dans un combat effectif, mais dans une disposition avérée, allant dans ce sens, aussi longtemps qu’il n’y a pas d’assurance du contraire. Tout autre temps se nomme paix.

 

Leviathan.gif

-La genèse de l’Etat-

 

D’elles-mêmes en effet, en l’absence d’un pouvoir qui les fasse observer par l’effroi qu’il inspire, les lois de nature (comme la justice, l’équité, la modération, la pitié, et d’une façon générale, faire aux autres ce que nous voudrions qu’on nous fît) sont contraires à nos passions naturelles, qui nous portent à la partialité, à l’orgueil, à la vengeance, et aux autres conduites de ce genre. Et les conventions, sans le glaive, ne sont que des paroles, dénuées de la force d’assurer aux gens la moindre sécurité. C’est pourquoi, nonobstant les lois de la nature (que chacun n’observe que s’il en a la volonté et s’il peut le faire sans danger), si aucun pouvoir n’a été institué, ou qu’il ne soit pas assez grand pour assurer notre sécurité, tout homme se reposera (chose pleinement légitime) sur sa force et sur son habileté pour se garantir contre tous les autres. (…)

La seule façon d’ériger un tel pouvoir commun, apte à défendre les gens de l’attaque des étrangers, et des torts qu’ils pourraient se faire les uns aux autres, et ainsi à les protéger de telle sorte que par leur industrie et par les productions de la terre, ils puissent se nourrir et vivre satisfaits, c’est de confier tout leur pouvoir, et toute leur force à un seul homme, ou à une assemblée, qui puisse réduire toutes leurs volonté, par la règle de la majorité, en une seule volonté. Cela revient à dire : désigner un homme, ou une assemblée, pour assumer leur personnalité ; et que chacun s’avoue et se reconnaisse comme l’auteur de tout ce qu’aura fait ou fait faire, quant aux choses qui concernent la paix et la sécurité communes, celui qui a ainsi assumé leur personnalité, que chacun par conséquent soumette sa volonté et son jugement à la volonté et au jugement de cet homme ou de cette assemblée. Cela va plus loin que le consensus, ou concorde : il s’agit d’une unité réelle de tous en une seule et même personne, unité réalisée par une convention de chacun avec chacun passée de telle sorte que c’est comme si chacun disait à chacun : j’autorise cet homme ou cette assemblée, et je lui abandonne mon droit de me gouverner moi-même, à cette condition que tu lui abandonnes ton droit et que tu autorises toutes ses actions de la même manière. Cela fait, la multitude ainsi unie en une seule personne est appelée une république, en latin civitas. Telle est la génération de ce grand Léviathan, ou plutôt, pour en parler avec plus de révérence, de ce dieu mortel, auquel nous devons, sous le Dieu immortel, notre paix et notre protection.

 

 

 

C)     La justice par l’affirmation des droits naturels.

 

 

La solution hobbienne se veut réaliste mais elle tend à nier la liberté de l’être humain et à retirer tout pouvoir de contrôler l’Etat. Certes l’Etat, de son propre mouvement, vise à soumettre l’individu. Mais il importe justement que les individus soient protégés non seulement des dommages qu’ils pouraient se faire les uns aux autres mais aussi de la domination de l’Etat lui-même.  C’est que tente de réaliser les divers mouvements qui limitent l’arbitraire royal et imposent progressivemnt une sorte de contrôle de l’Etat par des textes à valeur constitutionnele que les pouvoirs législatif et exécutif doivent respecter.

On citera parmi les premiers textes :

L’Habeas corpus en 1215 et en 1679 en Angleterre.

Le « Bill of Rights » anglais de 1689.

La D.D.H.C de 1789.

La déclaration des droits aux Etats-Unis (1789).

Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789.

 

Les représentants du peuple français, constitués en Assemblée nationale, considérant que l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de l’homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d’exposer, dans une déclaration solennelle, les droits naturels, inaliénables et sacrés de l’homme, afin que cette déclaration, constamment présente à tous les membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs, afin que les actes du pouvoir législatif et ceux du pouvoir exécutif, pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés ; afin que les réclamations des citoyens, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la constitution, et au bonheur de tous. En conséquence, l’Assemblée nationale reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l’Etre suprême, les droits suivants de l’Homme et du Citoyen.

 

Article premier. – Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.

Art. 2. – Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression.

Art. 4. – La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi.

Art. 5. – La loi n’a le droit de défendre que les actions nuisibles à la société. Tout ce qui n’est pas défendu par la loi ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint de faire ce qu’elle n’ordonne pas.

Art. 6. – La loi est l’expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont le droit de concourir personnellement  ou par leurs représentants à sa formation.(…)

Article 9 - Tout homme étant présumé innocent jusqu'à ce qu'il ait été déclaré coupable, s'il est jugé indispensable de l'arrêter, toute rigueur qui ne serait pas nécessaire pour s'assurer de sa personne doit être sévèrement réprimée par la loi.
Article 10 - Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, mêmes religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi.
Article 11 - La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi.

Art. 17. – La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n’est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l’exige évidemment, et sous la condition d’une juste et préalable indemnité.

 

 

 

Déclaration des droits des Etats-Unis du 26 septembre 1789 :

 

1er amendement à la Constitution :

 

« Le Congrès ne fera aucune loi accordant une préférence à une religion ou en interdisant le libre exercice, restreignant la liberté d'expression, la liberté de la presse ou le droit des citoyens de se réunir pacifiquement et d'adresser à l'État des pétitions pour obtenir réparation de torts subis. »

 

2ème amendement :

 

« Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d'un État libre, il ne pourra être porté atteinte au droit du peuple de détenir et de porter des armes. »

 

 

 

  D ) Les conflits de valeurs.

 

Les conflits actuels et les tentatives de les résoudre.

 

Pour autant, le conflit des valeurs ne s’est pas arrêté. Les conflits modernes sont de plusieurs types, on se bornera en en indiquer deux :

 

-          Conflit entre la liberté individuelle et la cohésion de la société.

De fait on a demandé à l’Etat non pas seulement de protéger les libertés individuelles mais d’assurer le « bien public » en établissant ou en rétablissant une égalité que le fonctionnement spontanée de la société avait tendance à détruire. Cette demande est déjà sensible dans la Déclaration française de 1789. Elle se parachève, sous la double influence des crises économiques et de la contestation socialiste, avec l’instauration de l’Etat providence (Welfare State). Cette demande risque d’aboutir à une sorte d’individualisme égalitariste où le citoyen s’en remet à une administration publique qui est chargée de veiller à son bonheur en échange de sa soumission.

 

-          Conflit entre la liberté individuelle et les valeurs religieuses.

On a pu dire que le christianisme était porteur du concept de laïcité. En effet la phrase célèbre de Jésus Christ dans l’évangile selon Saint Matthieu (22 ; 21) « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. » ainsi que son attitude même de refus de la lutte politique vont dans le sens d’une séparation, ou du moins d’une distinction nette, entre le politique et le spirituel. Certes le roi de droit divin doit des comptes à Dieu et au pouvoir spirituel. Mais il ne se confond pas avec lui. Progressivement s’est imposée une autonomisation du politique par rapport au spirituel. Mais cette autonomie s'est accompagnée d'une "désacralisation" du monde : aucun axe ne donne de force de cohésion aux sociétés modernes et les tendances des courants "fondamentalistes" à vouloir revenir à une subordination du  politique au religieux joue plutôt le rôle de repoussoir et renforce en définitive la fuite en avant.

 

 

-         Conflit entre l'aspiration à la liberté et la dépendance accrue à l'égard d'un système économique qui détruit les bases mêmes de la liberté. En effet,  les sociétés modernes sont confrontées à des contradictions entre le développement des échanges et des techniques d’un côté, qui ne va pas forcément  dans le sens d’une liberté des individus, et le vide axiologique de l’autre. Jamais les hommes n’ont été aussi puissants, et jamais semble-t-il n’ont-ils été aussi désemparés pour se repérer et se donner les limites sans lesquelles la vie en société et même la vie tout court perd son sens. De ce point de vue, ni l’Etat-providence, remis en cause d’ailleurs par la capacité de l’économie « capitaliste » à garantir à la fois un taux de profit suffisant et une « couverture sociale », ni la « laïcité », sensée remettre à chaque individu le soin de chercher –ou pas- un sens dans une transcendance religieuse ne paraissent suffire à résoudre ces contradictions.



[1] Ce que le poète latin Ovide (43 avant J.-C.- 17 après J.-C.) exprimait par ce vers devenu célèbre : « Video meliora proboque, deteriora sequor. » que l’on peut traduire par « Je vois le meilleur, je l’approuve, et je fais le pire. ».

[2] Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique. (1266-1274)

[3] Hegel, « Propédeutique philosophique ». (1808-1816)

[4] Bergson, « Essai sur les données immédiates de la conscience ». (1889)

[5] Alexis de Tocqueville (1805-1859), auteur de « L’Ancien régime et la Révolution » (1856) et de « De la démocratie en Amérique » (1835-1840).

[6] La notion de tempérament remonte à Hippocrate, médecin grec du 4ème siècle avant J.-C. Elle a été développée par Galien, médecin grec du 2ème siècle. Les quatre tempéraments de base sont :1) Le sanguin, 2) Le flegmatique ou lymphatique, 3) Le mélancolique, 4) Le nerveux ou colérique ou bilieux.

 

[7] Sigmund Freud (1856-1939). Voir notamment « Cinq leçons sur la psychanalyse », 1909.

 

 

 

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Published by Clavier - dans La Liberté.
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