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5 novembre 2012 1 05 /11 /novembre /2012 17:04

L’égoïsme apparent.

La plupart des gens, quoiqu’ils puissent penser et dire de leur « égoïsme », ne font rien, leur vie durant, pour leur ego, mais seulement pour le fantôme d’ego qui s’est formé d’eux dans l’esprit de leur entourage avant de se communiquer à eux ; -par conséquent, ils vivent tous dans une nuée d’opinions à demi personnelles ou impersonnelles, d’appréciations arbitraires et pour ainsi dire fictives, l’un à l’égard de l’autre, et ainsi de suite toujours l’un dans l’esprit de l’autre. Etrange monde de fantasmes qui sait se donner une apparence si raisonnable ! Cette brume d’opinions et d’habitudes grandit et vit presque indépendamment des hommes qu’elle entoure ; d’elle dépend la prodigieuse influence des jugements d’ordre général que l’on porte sur « l’homme » - tous ces hommes inconnus l’un à l’autre croient à cette abstraction exsangue qui s’appelle « l’homme », c’est-à-dire à une fiction ; et tout changement tenté sur cette chose abstraite par les jugements d’individualités puissantes (telles que les princes et les philosophes) fait un effet extraordinaire et insensé sur le grand nombre. Tout cela parce que chaque individu ne sait pas opposer, dans ce grand nombre, un ego véritable, qui lui soit accessible et qu’il ait approfondi, à la pâle fiction universelle qu’il détruirait par là même.

 

                                                        Nietzsche ; Aurore, 1881 ; livre 2, §105.


 

Nietzsche-regard.jpg
 

 

 

Nietzsche L’égoïsme apparent. Premier éclaircissement.

 

 

On peut distinguer trois parties dans ce texte :

 

La plupart des gens, quoiqu’ils puissent penser et dire de leur « égoïsme », ne font rien, leur vie durant, pour leur ego, mais seulement pour le fantôme d’ego qui s’est formé d’eux dans l’esprit de leur entourage avant de se communiquer à eux ; -par conséquent, ils vivent tous dans une nuée d’opinions à demi personnelles ou impersonnelles, d’appréciations arbitraires et pour ainsi dire fictives, l’un à l’égard de l’autre, et ainsi de suite toujours l’un dans l’esprit de l’autre.

 

Paradoxe : la plupart des gens ne sont pas égoïstes alors qu’ils ont l’impression de l’être. Egoïsme : penser d’abord à soi. Privilégier ses intérêts par rapport à ceux des autres. Or la plupart des gens se sentent égoïstes, soit pour le déplorer (ils voudraient être plus soucieux du bien des autres), soit pour s’en satisfaire (qu’importe les autres, c’est moi qui compte). Mais si être égoïste suppose que l’on pense à soi, Nietzsche constate que la plupart des gens ne pensent pas à eux-mêmes. On pense à ce que l’on croit être, à une image de soi que l’on tient… des autres ! Donc ce sont les autres qui conditionnent notre conduite. On vit dans des opinions qui ne sont pas « personnelles » mais plus ou moins impersonnelles, c’est-à-dire crées par d’autres. Qu’est-ce que je suis vraiment ? De quoi ai-je besoin ? Quels sont mes désirs les plus profonds ? Je n’en sais rien et je ne me suis jamais posé vraiment la question, puisque l’opinion des autres m’a donné mon identité. Autrement dit on confond notre véritable identité avec l’image sociale qui s’est construite au fil de notre vie en société. Exemple : quelqu’un va faire tout ce qu’il faut pour être populaire, pour être admiré et apprécié des autres. Il va agir en  « égoïste » : en fait il ne s’intéresse pas vraiment aux autres, mais à la séduction qu’il espère susciter. Mais ainsi il agit non vraiment pour lui, mais pour l’image qu’il va essayer de construire.

 

 

 


Etrange monde de fantasmes qui sait se donner une apparence si raisonnable ! Cette brume d’opinions et d’habitudes grandit et vit presque indépendamment des hommes qu’elle entoure ; d’elle dépend la prodigieuse influence des jugements d’ordre général que l’on porte sur « l’homme » - tous ces hommes inconnus l’un à l’autre croient à cette abstraction exsangue qui s’appelle « l’homme », c’est-à-dire à une fiction ; et tout changement tenté sur cette chose abstraite par les jugements d’individualités puissantes (telles que les princes et les philosophes) fait un effet extraordinaire et insensé sur le grand nombre.

 

Si on analyse cette image, on remarque qu’elle a sa propre vie en quelque sorte. Elle se constitue à partir des opinions et des habitudes qui se sont formées dans une société donnée. Qu’est-ce qu’il faut être, qu’est-ce qu’un homme « apprécié » ? La société répond en diffusant un modèle qui est adopté par le grand nombre. Autrement dit, le sujet individuel n’est pas vraiment individuel, il se réfère à un sujet collectif qui n’existe pas « concrètement » (d’où les qualificatifs utilisés par Nietzsche : brume, abstraction exsangue, fiction), mais qui influence profondément les hommes et qui détermine l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes. Mais comment est-ce possible ? On a un début de réponse : il y a des « individualités puissantes », qui parviennent à changer les opinions communes, et il y a le grand nombre, dont on peut penser qu’il est composé d’individus peu individuels, qui sont incapables de chercher ce qu’ils sont et qui sont donc très influençables.

 

Tout cela parce que chaque individu ne sait pas opposer, dans ce grand nombre, un ego véritable, qui lui soit accessible et qu’il ait approfondi, à la pâle fiction universelle qu’il détruirait par là même.

 

Ce que confirme la dernière phrase qui est la solution du problème, du point de vue théorique et pratique. L’individu est influencé et même déterminé par ces idées étrangères parce qu’il n’est pas capable de se connaître lui-même et d’exister en tant que sujet. Il n’est pas subjectif parce qu’il ne suffit pas de dire « je » pour accéder à la véritable subjectivité. Encore faudrait-il connaître son « ego véritable ». Mais pour cela il faudrait aller à sa recherche, « approfondir » sa propre perception de soi. Si chaque individu pouvait faire cela, les « pâles fictions universelles » disparaîtraient d’elles-mêmes. On ne peut nous influencer profondément que parce que nous négligeons de nous connaître nous-mêmes et que nous adoptons des identités « universelles », soi-disant valables pour tous, mais qui ne correspondent à aucun homme en particulier.


 

 


 


 


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Published by Clavier - dans Le sujet
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