Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
8 septembre 2012 6 08 /09 /septembre /2012 13:24

 

Le sujet

 

- La conscience

 

- L’inconscient

 

- Le désir

1) Introduction : définitions et problèmes.

C’est à quel sujet ?

Les sujets du Roi se révoltèrent.

Les sujets ont été distribués.

Etes-vous sujet à des insomnies ?

  Qu’est-ce qui unit ces différentes utilisations du terme ?

L’étymologie peut nous renseigner : le sujet c’est ce qui est « jeté dessous » (sub-jacere : être placé sous quelque chose, être soumis à ; sub-jicere : jeter, mettre sous ; jactare : jeter). Jeté sous notre attention, jeté sous l’autorité, jeté sous les maux qu’il subit.

Mais le sujet, au sens le plus fort du terme, c’est ce qui se tient sous les apparences d’un être en constituant ce qui est le plus essentiel de cet être, c’est la « substance ». Mais qu’est-ce qui peut se tenir dessous avec assez de consistance ? Peut-être rien. Il y a les apparences corporelles et il y a les apparences psychiques d’un être, lorsque cet être est censé posséder une vie psychique[1]. Ce qui est donné, ce sont des objets, des « jetés contre » notre regard. Des objets « inertes », des choses, et des objets vivants. Parmi ces objets vivants, certains ont des yeux, des oreilles, des capteurs sensoriels. Ce sont des animaux. Ils semblent éprouver des émotions, des douleurs, des plaisirs. Mais ils ne sont pas considérés comme des sujets. Pourtant, ils sont jetés sous notre autorité. Mais si nous les mettons dessous, si nous les sous-mettons, nous ne jetons pas ici une substance sous les apparences, une substance qui serait un centre qui aurait sa propre consistance, qui ne serait pas seulement pour un autre mais pour lui-même. Et c’est bien le sens que prend le mot « sujet » quand on le considère comme une sorte de synonyme de la « personne ». Parce qu’ils ne se rapportent pas à eux-mêmes, les animaux n’auraient pas de conscience réfléchie. Seuls les êtres humains seraient des sujets, seuls ils se rapportent à eux-mêmes en disant « je ». Il faut donc distinguer une conscience immédiate, spontanée, et une conscience réfléchie ou réflexive. Il y a cependant une difficulté : comment mettre en évidence cette conscience réfléchie chez les êtres humains qui ne parlent pas ? Il y a un test qui permet de postuler l’existence d’une conscience se rapportant à elle-même, c’est le test du miroir. Quand on présente à un bébé humain un miroir, il ne se reconnaît pas d’emblée. C’est au cours d’une période allant de 6 à 18 mois qu’il se reconnaît, cette période étant appelée le « stade du miroir [2]». Mais si l’enfant se reconnaît, certains animaux semblent passer avec succès le « test du miroir » : certains singes, le dauphin, certains oiseaux comme la pie ou le corbeau. Ce qui devrait au moins avoir comme conséquence de ne pas penser la frontière entre l’homme et le reste des animaux comme une barrière figée. Quoi qu’il en soi, le Sujet est, dans une première appréhension, cet être qui accède pleinement à la conscience réfléchie, qui dit « je ». Kant notait qu’il se produisait un changement qualitatif fondamental quand l’enfant accédait au « je », ce qui se produit vers l’âge de 3 ans. Et le philosophe Fichte avait paraît-il décidé de ne fêter l’anniversaire de son fils qu’à compter du jour où celui-ci aurait dit « je » pour la première fois. Ces considérations tendent à identifier le sujet et la conscience réfléchie. Mais s’il y a bien un « je » comme réflexion, est-ce que la réflexion me donne accès à ce que je suis ?

« Mais qu’est-ce donc que je suis ? » Descartes, seconde méditation métaphysique.

 

Si je réfléchis, je peux prendre une conscience réfléchie de ce qu’il y a « en moi ». Ce qu’il y a en moi, c’est l’ensemble des éléments de ma vie intérieure : mes sensations, mes perceptions, mes pensées, mes états affectifs, mes souvenirs. Il y aurait une transparence entre ce « je » qui peut réfléchir sur ce « moi » qui éprouve, qui « contient », les différents états psychiques. De cette transparence, on peut tirer la conséquence que le « je » est en position de savoir et de contrôler la vie psychique du « moi ». C’est ce qui fait la dignité du Sujet, de la personne : c’est sa liberté et donc sa responsabilité. Le sujet c’est l’être qui possède, au moins potentiellement, le pouvoir de décider de sa conduite. En, ce sens il est bien celui qui agit, celui qui fait l’action. Il sait ce qu’il fait, et il est censé pouvoir décider de son comportement. Il a certes besoin d’être cultivé en ce sens, de prendre l’habitude de contrôler ses actes. Mais cette habitude n’est pas créée de toutes pièces, elle est la vertu de l’être humain en tant qu’il accomplit pleinement ce qui fait son humanité. Le sujet est cette puissance de décision, ce « je » que l’on suppose, que l’on « jette dessous » les apparences que l’on perçoit en voyant un être humain.

Pourtant, la grammaire nous le dit bien, le sujet n’est pas seulement celui qui agit, qui « fait l’action », il est aussi celui qui subit l’action. De fait, le sujet est double : il y a en lui une passivité et une activité. Il est « actif », mais il est aussi « passif ». Il subit des émotions, des désirs. Certes il peut décider de laisser de côté certains désirs. Il semble pouvoir décider, faire des choix. Dans ce cas, il serait pleinement maître de lui lorsqu’il serait capable de décider. Mais comment décider ? Que choisir ? Cette incertitude peut être levée grâce à la raison : la raison, la capacité de réflexion, en fonction des informations dont elle dispose, détermine le meilleur choix possible. Le sujet pleinement maître de lui-même, c’est le sujet qui choisit librement ce que sa raison lui montre comme étant le meilleur.

La philosophie stoïcienne est celle qui a porté le plus loin cette exigence de maîtrise du sujet. Mais pour autant, il arrive que l’individu soit confronté à des désirs qui semblent échapper à son contrôle. Il veut, mais il ne peut pas. « Video meliora, proboque, deteriora sequor » (Je vois le meilleur et je l’approuve, mais je suis le pire), fait dire à Médée le poète Ovide. Descartes maintiendra, au moins dans un premier temps, la position stoïcienne : « (…) notre volonté ne portant à suivre ni à fuir aucune chose, que selon que notre entendement la lui représente bonne ou mauvaise, il suffit de bien juger pour bien faire, et de juger le mieux qu’on puisse pour faire aussi tout de son mieux (…)» Discours de la méthode, troisième partie. Au père Mersenne qui lui fait une objection sur ce point, il répond : « Vous rejetez ce que j’ai dit, qu’il suffit de bien juger pour bien faire ; et toutefois, il me semble que la doctrine ordinaire de l’Ecole est que la volonté ne se porte pas vers le mal, sauf si l’entendement le lui présente sous quelque raison comme un bien, en sorte que si jamais l’entendement ne représentait rien à la volonté comme bien, qu’il ne le fût, elle ne pourrait manquer en son élection. Mais il lui représente souvent diverses choses en même temps ; d’où vient le mot « vido meliora proboque… » qui n’est que pour les esprits faibles (…) » Lettre à Mersenne fin mai 1637[3]

Mais le sujet qui dit « je », le « moi », est-il le véritable sujet ? Est-il, pour garder l’indication métaphorique de l’étymologie, ce qui est le plus « en dessous » ? Ce « moi » que le « je » fait apparaître et sur lequel il prétend en même temps exercer sa puissance de contrôle et sa liberté de choix, ce moi est-il le sujet véritable ?

La notion de désir vient donner un sens particulièrement fort à cette question. Car c’est bien d’une certaine manière le désir, les désirs, qui créent cette division en moi. Ma volonté ne s’impose pas aux désirs. Serait-ce seulement parce que l’entendement lui présente « plusieurs choses à la fois » ? Ou bien parce que la volonté est l’expression de désirs plus profonds, qui luttent pour se la soumettre ? Qu’est-ce qui désire en moi ? Et l’idée que je me fais de moi est-elle conforme à ce que je crois ?

Et si le « moi » n’était pas moi ? Si le « je » n’avait d’abord conscience que d’un « faux moi » ? Qu’est-ce donc que je suis ?

Il serait facile de répondre en séparant dans le moi ce qui vient du corps et ce qui vient de la réflexion elle-même. Il y aurait le moi en tant qu’individualité corporelle et le moi comme individualité psychique. Certains contenus psychiques seraient les conséquences de désirs d’origine corporelle. Ainsi la faim vient du corps. Mais le moi, sous la forme du « je », peut s’opposer à la faim et la contrôler. Je peux décider de manger ou pas. Mais ce n’est pas toujours aussi simple.il y a des désirs qui ne sont pas clairement corporels. Ainsi l’amour, l’orgueil, l’appât de l’argent. Le désir humain n’est pas un désir simple, naturellement fixé par le « besoin ». L’homme désire au-delà du besoin, voire même contre le besoin. En témoigne encore l’amour de Médée pour Jason : 

waterhouse_jason_and_medea.jpg  «Le sentiment inconnu que j'éprouve est ou ce qu'on              appelle amour, ou ce qui lui ressemble; car enfin, pourquoi trouvé-je trop dure la loi que mon père impose à ces héros ? Loi trop dure en effet... Et d'où vient que je crains pour les jours d'un étranger que je n'ai vu qu'une fois ? D'où naît ce grand effroi dont je suis troublée ? Malheureuse ! Repousse, si tu le peux, étouffe cette flamme qui s'allume dans ton cœur. Ah ! Si je le pouvais, je serais plus tranquille... Mais je ne sais à quelle force irrésistible j'obéis malgré moi. Le devoir me retient, et l'amour m'entraîne. Je vois le parti le plus sage, je l'approuve, et je suis le plus mauvais. »

 Et ne seraient-ce pas pourtant ces désirs qui nous définissent ?

 

 



[1] Ces apparences psychiques sont de deux sortes : ce sont celles que l’on éprouve « en » soi-même, ce sont celles que l’on prête aux autres. La question de savoir si l’on déduit des apparences physiques des « apparences » psychiques » qui pourtant n’apparaissent pas comme telles, ou si, en certaines circonstances au moins, ces apparences sont perçues « directement » sera laissée ici en suspens.

[2] Le « stade du miroir » est une notion qui fut proposée d’abord par le psychologue Henri Wallon, avant d’être reprise et développée par le psychanalyste Jacques Lacan.

[3] Page 534 de l’édition Garnier.

Partager cet article

Repost 0
Published by Clavier - dans Le sujet
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Philosophia
  • : Blog destiné en priorité à mes élèves , mais je serais heureux de le partager avec tous ceux qui s'intéressent à la philosophie. On y trouvera des cours, des documents, des corrigés. Attention, il est formellement déconseillé de faire du copier-coller s'il s'agit de faire un devoir ! Par contre, on peut utiliser librement tout le contenu, surtout si on est élève ! Les commentaires sont les bienvenus.
  • Contact

La Liberté